Solar Ranks

20 décembre 2009

Solar Ranks

 

 

 

 

 

 

SOLAR RANKS 

 

 

(trilogie de science-fiction)

 

 

Par  Olivier  VOLF

 

 

 

 

 

 

(Années 2060 - 2130)


 

Prologue : LA  TOURBIERE


 

 La tourbière trônait sur sa propre masse depuis des temps immémoriaux. Les herbivores égarés par un destin funeste y étaient incorporés de temps à autre et même quelques hommes que la malchance des temps ou l’imprudence conduisaient jusqu’au plateau isolé sur lequel elle régnait. A certaines époques, des éleveurs villageois taillaient dans ses flancs quelques mottes qu’ils mettaient à sécher au vent pour se chauffer. Ceux qui bivouaquaient régulièrement érigeaient aussi de petites huttes avec les mêmes briques de tourbe séchée. Cela ne durait jamais bien longtemps. Dans ses fonds humides, les rares arbres qui parvenaient de ci de là à pousser finissaient tous par s’éteindre comme des cierges et les formes tourmentées de leur agonie acide restaient dressées comme autant d’apparitions végétales maladives. Seules les petites bêtes trouvaient ces lieux favorables. Le lynx, exception parmi les lourds, venait parfois y dessiner une trace à coups de canines précis grâce à la merveilleuse largesse de ses pattes. Les renards, pourtant plus légers, enfonçaient leurs jambes dans le suc brunâtre et ne revenaient que lorsque les frimas rendaient le sol plus dur mais aussi plus stérile. Certaines mares libéraient leur sécrétions gazeuses et s’embrasant spontanément par frottement électrostatique elles lançaient de magnifiques flammèches bleues ou vertes qui faisaient détaler même l’ours placide. Eh oui, les souches creuses de ses marges, idéalement éloignées des activités industrielles, plaisaient aux ours, particulièrement entre deux périodes d’hibernation.

 Lorsque les êtres humains commencèrent à forer la roche tendre à trois cent mètres de profondeur, la tourbe gorgée de liquides frémit sous la vibration des trépans. Sur ses 280 hectares spongieux, elle encaissa vaillamment les chocs sismiques des explosions souterraines. Après quelques mois de bourdonnements des excavatrices, le calme revint. L’homme avait parfois de drôles d’idées. Des sœurs tourbières l’avaient avertie jadis par pollens interposés qu’elles étaient découpées entièrement, surtout celles qui couvaient paresseusement d’anciennes sœurs devenues mère-lignites. L’homme, avide de charbon faisait subir le même sort à la tourbe. Il suffisait de goûter la saveur de certaines cendres apportées par le vent de nord-est  pour savoir ces choses.

 Mais il n’y avait pas de lignite dans l’épaisseur de son plateau, ni de charbon en dessous, de cela elle était certaine. Depuis le temps qu’elle vivait en équilibre ici, elle savait bien que la nature des roches dont étaient faits ses horizons profonds changeait, tour à tour dure et poreuse puis molle, glissante et imperméable. Elle recyclait ces strates si lentement, non, non et non, s’il y’avait eu autre chose, elle l’aurait su !

 Puis, aussitôt le silence cavernicole tant soit peu revenu, elle fut troublée par d’agaçantes incursions dans ses soubassements. Les intrus l’enserraient dans un réseau de tuyauteries compliquées, sèches ou humides. Et ce fut la colonisation ! Une colonisation indolore : les nouveaux venus appréhendaient tous les paramètres de ses parties constituées. Cela ne faisait pas mal. Mais quel sans-gêne !

 Des animaux mécaniques quelquefois si petits qu’ils se faufilaient entre les pattes des pucerons parcouraient à présent son grand corps et rapportaient tout ce qu’ils glanaient à d’autres êtres biomécaniques plus gros. Des pseudo araignées, pseudo têtards, pseudo musaraignes, grotesques parodies baladaient leurs pattes partout, ramassaient, creusaient, importunaient les résidents habituels. Une vraie folie. Ils couraient de l’un à l’autre, se parlaient dans des langues que personne ici ne comprenait, ni les fourmis, ni les vers, ni les poissons

  Des galeries fines de la roche sortaient des insectes de métal et de carbone, encore et encore. Ceux-là opéraient des razzias périodiques, pourchassaient les dytiques, disséquaient lichens et champignons. La tourbière sentait également la présence dans les cavités profondes d’êtres pensants encore plus gros, froids et analytiques.

 Les invasions et la colonisation faisaient partie depuis toujours de son existence, pourquoi pas eux ? La tourbière n’était pas équipée pour l’égoïsme, juste pour la survie. Dans ses pâtis humides les bergers continuaient d’emmener périodiquement leurs brebis. Pourquoi s’en faire pour de si piètres événements ?

 Elle cessa quelques années de se préoccuper du nouveau pays sur lequel le destin l’avait placé. Après quelques dizaines de saisons, ces nouveaux habitants venus du dessous ne se contentèrent plus de la visiter et de s’informer. Ils prélevaient toujours des échantillons partout, de plus en plus petits. Mais voilà à présent qu’ils revenaient aussi avec des « morceaux » de végétaux et d’animaux modifiés. Ils procédaient à des greffes sur des fractions de ses populations biologiques et semblaient très intéressés par leurs développements ultérieurs. Plus le temps passaient plus les colonisateurs devenaient petits  et plus ils proliféraient aussi.

 La tourbière eut très peur que ces expériences inquiétantes modifient son Ph. De nombreuses sœurs avaient ainsi disparu en perdant leur acidité, devenant de vulgaires landes sèches ou se transformant au contraire en de ridicules marais. Les tourbières en équilibre climaxique aussi durable que le sien étaient rares, elle le savait, surtout depuis que les hommes aménageaient la surface de la terre à leur profit.

 Mais curieusement leurs interventions respectaient scrupuleusement l’acidité et les composants de ses fluides et de son sol. Elles aidaient même à restaurer son harmonie aux endroits où celle-ci semblait sur le point de s’amoindrir. Tout cela était véritablement très bizarre.

 Si elle avait pu entendre les messages que les intrus échangeaient entre eux, si les signaux que les cavités profondes émettaient vers les lointains lui avaient été compréhensibles, elle aurait pu en savoir plus. Mais elle n’était qu’un modeste biotope, bien incapable de décrypter ces gammes de fréquences électromagnétiques.

 Peut-être n’aurait-elle pas été insensible, dans le cas contraire, d’apprendre qu’elle n’était pas la seule à faire l’objet d’une occupation aussi attentive. Sous d’autres latitudes, de petites mangroves, des secteurs dunaires et désertiques, des portions de récif corallien, des grottes submergées aux biotopes anaérobies étaient patiemment auscultés et testés.  

 

 

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21 décembre 2009

Titrage général (lysistrata)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

sourire_statue 

 

 

Première  époque

 

« Vie et mort de Zdenka Placek »

 

(2088 – 2341)

 

 

 

 

 

 

 

 

Nota bene : Deux sites (en cours d'élaboration) vous permettent de vous y retrouver à travers le foisonnement de personnages de Solar Ranks et, également un petit lexique et annexe. Il s'agit de :

Personnages :

http://solarpersos.canalblog.com/

et de :

http://solarlexique.canalblog.com/

Voilà... Bonne lecture.

 

 

 Pour les lecteurs (même ceux qui survolent) l'auteur est accessible au mail : ziliona@live.fr ou bien : o.volf@laposte.net

 

 

 

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(Intro - Kuala)

 

 

Chapitre 1

 

 

Terre : (Malaysia) – 2126 – Kuala Lumpur

 


Le vieil homme passa sans marquer de pause entre les écrans plasma géants qui retransmettaient des images de la Flotte sur fond d’espace. Des vues panoramas de Région Jupiter auxquelles se superposaient des plans lénifiants sur les gros bâtiments industriels suspendus en orbite haute. Cela lui rappelait les vidéos d’ascenseurs de sa lointaine enfance à Indianapolis, au début du siècle. Le précédent, naturellement. Sauf qu’ici le principe horizontal et non plus vertical prévalait. Le fond sonore des galeries, multiple, n’était pas trop agressif pour l’oreille. On était en quartier centre que diable !

 Huan Xu n’était en ville que depuis trois jours et le vieil homme en avait déjà sa claque. Kuala Lumpur se piquait de concurrencer en ce moment Chongqin et JogJakarta dans la compétition/rivalité entre métropoles. « Bah, ils ont bien le droit - songea t’il- c’est ridicule, comme de juste, mais c’est leur droit le plus strict. ». Xu eut une vision de la steppe Zaporogue, proche de la Crimée, qu’il avait quittée la semaine dernière. Il ralentit un peu son avance. Les écrans continuaient leurs longs travellings Joviens, sur fond mauve cette fois, avec des inserts de spatiaux, décontractés et confiants, dans leurs bases de Titan.

 Devant lui un couple de touristes utilisait ses implants Log, entre la foule et les boutiques. Sans doute étaient-ils perdus. À moins qu’ils ne soient à la recherche d’un article particulier dans la galerie marchande. Plutôt rare par ici d’en avoir besoin. La femme qui les renseignait, sûrement une commerçante, utilisait un gant flex dernier cri  pour l’échange tactile de données mais son vis-à-vis occidental  avait également passé un flex de paume. Xu ne put s’empêcher de persifler. « Vous avez raison, attention aux microbes asiatiques. » Leur chuchota t’il tout bas en mandarin sur un ton de conspirateur en passant près d’eux. D’un regard subliminal instantanément reçu, la vendeuse lui signifia de laisser tomber.

 Xu, avec son expérience et en utilisant seulement une  fraction des Implants qu’il avait, aurait pu en quelques dizaines de minutes fiche une telle pagaille dans cet ensemble de galeries que les titres des VidNews  parleraient ensuite de panique ou de quartier mis à feu et à sang. Personne ne songerait aux incidents déclencheurs s’ils étaient causés par le vieux bonhomme. À moins qu’il ne le veuille. Il était très doué pour la feinte. Depuis ce que tout le monde nommait  la guerre de sept ans et qui avait imposé sur le devant de la scène mondiale les Ranks comme lui, les occasions d’appliquer son Art n’avaient pas manqué.

  « C’est le moins qu’on puisse dire. » Soupira t’il en s’engageant d’un pas plus vif sur le parking venteux. Il n’était pas là pour ça. Il se déplaçait lui-même, quand c’était nécessaire.

 Xu connaissait parfaitement les travers et les tics tant orientaux qu’occidentaux. Il était né il y’avait 112 ans de cela à Indianapolis, en Amérique du nord et y’avait vécu, résidé en tous cas, les trente premières années de sa vie. Sa famille se targuait plus ou moins d’être d’origine Hakka à l’époque. Quand il était enfant, il y croyait. En fait, dans leur entourage, ils étaient surtout perçus alors comme Sino-américains.

 Il lui restait encore à aller déposer le datacristal qu’il avait fait monter sur un magnifique bijou de nacre. Ce n’est pas parce que l’on à quelques années de plus que d’autres qu’on doit être un goujat, ni oublieux d’une galanterie élémentaire, non ? Il pris le métro jusqu’à l’immeuble de la HoloHappenings Corporation et y entra. Il espérait que la belle Miss Tori et son équipe de Ranks 3 et d’Amélios sauvages sauraient un peu l’y distraire de son humeur bougonne. Les Hologrammes animés en 3D, à Kuala Lumpur ou ailleurs, Xu adorait ça !

 Au bout d’une heure avec eux,  il ressortit et fonça droit à la gare prendre son train pour le stratoport tellement il avait hâte de retrouver des horizons ouverts.

 A quelques blocs d’immeubles de la gare, appréciant modérément elle aussi de devoir subir cette ambiance sursaturée de modernité, Shaarka obliqua vers un quartier périphérique de la ville. Sa voiture avançait lentement dans le trafic abondant de cette après-midi étouffante au niveau du sol. Shaarka Mukherjee était une ex subordonnée de Xu, elle était Capitane Impalpable lors de la période dite « de la Charte » qui avait suivi le conflit Ranks/Humanité. 

 « People in sorrow » pensa la Mukherjee, prise dans l’embouteillage.

 Si tous ces furieux adeptes du nec plus ultra des dernières trouvailles technologiques et biotechs avaient pu jeter un œil au listing complet de toutes les améliorations dont sa petite personne disposait… On klaxonna bruyamment derrière elle. Voilà, c’est cela qui l’agaçait dans ce genre d’environnement : tous les efforts de ces urbains grégaires semblaient une énorme injure au vrai sens du progrès humain. Or le progrès humain, justement, se trouvait devant un danger très réel. Enfin…plus que d’habitude.

 Depuis une soixantaine d’années qu’elle écumait la planète en quête – de quoi au fait ? – Shaarka avait acquis une expérience dans des domaines très divers. Grâce au recours aux techniques biomédicales de pointe, elle disposait probablement à l’heure actuelle d’un capital santé satisfaisant d’environ quatre-vingt ou quatre-vingt dix ans. Pour l’heure elle paraissait être dans la bonne quarantaine, ce qui pour un membre des classes un peu aisées au XXIIème siècle était somme toute indéniablement « jeune ».

 Les percées de la biogénétique appliquée dont elle était l’une des observatrices les plus avisée lorsque, chercheuse en sciences sociales, elle réfléchissait à leurs conséquences en engineering social, l’avaient cueillie dès la fin de sa période militaire dans l’aéronavale  Indienne, en 2061. Elle avait alors 31 ans.

 à l’époque, l’accès aux traitements sérieux destinés à ralentir les processus de vieillissement était, hormis le cas des multimillionnaires, octroyé en fonction du retour sur investissement que la recherche étatique et/ou privée en attendait. Donc, par un protocole qui s’apparentait en partie à une cooptation. Etant bien évident qu’une forte proportion des élites politiques d’alors se sentit unanimement, absolument, fortement concernée par l’avenir de la recherche, de toutes les recherches !

 Shaarka n’avait été ni victime ni mercenaire dans l’affaire, juste consciente de ce que sa valeur pouvait la classer parmi les candidats potentiels. A trente ans, elle avait déjà un cursus de recherche en sciences humaines et sociales impressionnant, et aussi un bagage en sciences dures et en biosciences très honorable. Elle parlait cinq langues couramment, plus quatre autres pas mal du tout. Elle venait de passer trois ans à se former comme ingénieur en systèmes d’armement embarqués, savait piloter un jet même si elle n’était pas certifiée pilote aéronaval, et elle s’intéressait tout particulièrement aux questions de la modification de la condition humaine par adjonction biotech. Bref, du point de vue des bureaucrates militaro-industriels : un élément prometteur, et du point de vue des cooptants : un sujet plutôt tentant !

 En fait, l’inflation technologique étant ce qu’elle était en 2060, on attribuait aussi une rallonge de quelques décades potentielles à cause du coût de mise en oeuvre des autres aspects de l’amélioration/augmentation, vite abrégée en Amélio. Son mémoire d’études avait même eu ce problème de couplage comme thème, en fait.

 En plus des protocoles Biotechs Amélios destinés à ralentir le vieillissement, on avait procédé sur eux à l’implantation de divers ajouts concernant l’acuité sensorielle dont certaines optimisations requéraient la présence de gadgets externes, lunettes, systèmes audio, verres de contact, par exemple, ou non. Et, bien sur, the most important ! Leur personne était devenue une interface virtuellement connectable et reliée à tous réseaux de communication/information/gestion au choix, à part peut être celui des colombes voyageuses ourdoues – et encore, avec un bon kit d’Implants vétérinaires… Mains, paumes et doigts, voûte plantaire, de petits implants de surface indolores un peu partout s’ajoutèrent encore.

 « Encore aujourd’hui je pourrais en fermant les yeux, en n’utilisant que mes Implants de mains et de pieds, avoir un stock d’information sur mon véhicule, la chaussée, les autres voitures alentours, les abords. Relevé  précis et suffisant pour conduire sans rouvrir les yeux. Avec juste un coup de main des oreilles et du senseor radar de proximité pour n’écraser personne. ». Bon, vaut peut-être mieux ne pas essayer maintenant, se dit Shaarka, se sont des  bibelots à n’utiliser qu’en cas de besoin.

 Plus tard, on implanta aussi, plus profondément, des nanosenseurs dans leurs cerveaux et dans tout le système nerveux central. L’objet était au moins double, primo tenir à disposition des capacités mémorielles additionnelles et secundo, grâce à un entraînement approprié, pouvoir acquérir très rapidement des savoirs et savoirs faire tels que cognition de langues ou acquisition de connaissances techniques non initialement maîtrisées. Ce qu’on appellerait vite Implants profonds, dont les Implants Log n’était qu’un des aspects, majeur il est vrai.

 « Mais tout ça ce n’était que de la bimbeloterie primitive.» se souvint Shaarka.

 On les avait appelé les Rangs un : « Rank ones » ou Rank 1. Ce terme désignait surtout ceux d’entre eux qui avaient été choisis pour leurs qualités d’experts. Pour les  améliorés membres de l’élite politique et pour les friqués, d’autres dénominations avaient court qui variaient autant d’un coin et d’une langue à l’autre que leur sens général se rapprochait d’un même faisceau vecteur sémantique, de type généralement ordurier. Une des premières tâches des scientifiques Rank ones fut de développer une deuxième vague de techniques liées à l’allongement de l’espérance de vie. Qui soit accessible à un plus grand nombre de personnes, plus seulement à des experts scientifiques. Vague dite de rang deux d’où le nom donné aux Amélios de ces années là : les Ranks 2.

 « Ceci étant, puisque nous étions, nous les Ranks, universellement accusés d’être d’affreux élitistes doublés de traîtres à l’humanité, les conjectures à propos de nos intentions réelles allaient bon train ! ». L’ONU ou plutôt le cache-misère que les grandes puissances avaient réactivé sous ce nom se chargeait de gérer (mal) le cataclysme que l’Amélio, cette transgression de la condition habituelle de la vie ordinaire humaine, continuait à alimenter.

 « Ils ont créé des sherpas scientifiques exprès ! Les privilégiés veulent prélever tout ce qui est périssable dans l’individu et réinjecter la personne dans un corps neuf, graduellement si nécessaire ! Quel qu’en soit le prix. » Voilà la direction vers laquelle la majorité de nos adversaires disaient croire que nous travaillerions. Même les plus obtus d’entre les Ranks le pensaient d’ailleurs. Le trip vampire quoi… néogothique biotech. En réalité il n’en était rien ou si peu.

 L’idée que l’on pourrait  à terme « engrammer » l’ensemble des caractéristiques d’un individu et les transférer avec succès conduit à un non-sens. Quand les cellules qui composent un encéphale vieillissent, elles vieillissent…

 Soit l’hypothèse d’un appareil capable d’enregistrer l’ensemble du vécu d’un quidam Lambda. Souvenirs, sensations, sentiments, émois, schémas de pensées, etcetera. Déjà j’ignore quel tabernacle serait à même de compiler cela. Mais admettons. Okay, la petit boule dure des romans de sci-fi, souvent insérée du coté du bulbe, enregistre tout, tout, tout, mais alors vraiment tout, tout… bon soit !

 A la suite de quoi, à un moment T, on décide que ça va comme ça : il est temps de changer de corps. On prélève l’enregistrement et par une opération suprabiotech on réussit, ô miracle, à enfourner tout ça dans un corps prêt à connecter toute cette soupe engrammée.

 Question : que faire maintenant ? On va présenter le nouveau venu à son gentil nouveau corps vierge en disant : « voilà mon pote tu reprends ça depuis le moment T » ?!  Mais le corps en question est quelqu’un ! Car on ne sait pas comment vidanger cette portion irréductible de la vie d’un corps vivant. On peut le rendre inactif ou inerte (plus ou moins), certes, on ne sait pas le rendre disposé à endosser une identité, une volonté autocentrée extérieures. Le fait de concevoir un corps réceptacle en s’appuyant sur l’ADN originel de la personne n’y changera pour ainsi dire rien.

 « Seule la Vie elle-même peut nous aider à être prolongée, voilà la vérité. » Songea Shaarka en arrivant enfin dans un quartier plus calme.

 La régénération de certaines d’entre les cellules nerveuses et cérébrales, alliée à la capacité inouïe dont fait preuve le corps de transférer certaines fonctions pour les faire prendre en charge par d’autres secteurs : voilà sans doute une voie plus prometteuse. Peut-être que la vie ainsi sollicitée accepterait de collaborer encore un peu à cet authentique Dessein Intelligent ?

 « C’est la bonne façon de procéder. - songea encore Shaarka -  Aller débusquer doucement la vie comme un oiselet fragile qu’elle est, et lui poser la question sans s’énerver : voilà, tu vois, Vie, nous avons découvert ceci sur toi à présent. Ton idée de programmer une durée limitée n’est pas mauvaise, elle répond à la nécessité de ta propre reproduction. Si nous parvenions à inférer davantage sur notre propre programmation en vue d’échapper encore un peu plus aux limites imparties par la nature, nous pourrions ensuite aller vérifier par nous-mêmes certains points qui nous restent obscurs… Qu’est ce que tu en penses ? »

 Elle se gara enfin tout en se rabrouant intérieurement : elle était vraiment dingue avec son onirisme de pacotille. Il lui restait à peine un quart d’heure de marche pour arriver chez Jon.

 Elle coupa à travers un petit cimetière chinois où de nombreux groupes mangeaient avec entrain en buvant du thé au milieu des tombes. Le quartier ancien, à l’ombre des tours offrait un havre agréable après les quartiers marchands et autres fleuves de stress urbain. Shaarka s’arrêta devant une porte sans prétention entre deux commerces. Elle s’empara des clefs cachées dans un pot de terre cuite suspendu et après avoir sonné, elle ouvrit et entra. 

 Jon Toelek, le dos bien droit devant trois écrans, faisait voler ses doigts sur un des claviers. Il héla la visiteuse. Les unités Vaev de sa domotique avaient repéré l’arrivée imminente de Shaarka depuis presque une heure. L’aspect inoffensif du petit appartement n’était qu’un leurre Le nombre de mouvements humains surveillés en continu aux alentours correspondait largement au nombre maximal de densité urbaine à cinq cent mètres à la ronde.

 « Par ici Shaarka ! Sers toi à boire et assieds toi, j’arrive. » Lui lança Jon.

Shaarka alla faire un thé et revint avec un plateau pour deux.

 « Comment va mon mathématicien préféré  ? » Lui demanda-elle en l’embrassant sur la joue. Jon ne s’occupait plus de recherches mathématiques depuis des décennies, mais ils se connaissaient depuis bien plus longtemps encore.

 Jon Toelek, était un des survivants de la première heure des Rank ones. Mathématicien à l’origine, il s’était illustré sur tous les champs de bataille idéologiques depuis le début de l’aventure Ranke. Sans doute même déjà avant. Derrière son regard calme il y’avait un bagarreur intrépide. L’Islam Indo Malais qui était sa religion et qui l’est toujours ? Jon l’avait soulevé à bras le corps, enfin ses fidèles et leurs esprits, puis maintenu comme un tapis et il avait secoué leurs fibres en conséquence. Interpellant, impitoyable et intraitable, la foi et l’intelligence de ses compatriotes. Chaque fois que le tapis retombait sur le sol, épuisé, lui et quelques autres, entrés pour la plupart en clandestinité, accompagnaient la pause en interpellant la Umma, chacun dans leur aire culturelle/linguistique.

 « Sommes nous les nations musulmanes, oui ou non ?! Allons-nous renoncer à affronter les problèmes biotech et Amélio qu’après tout le destin nous envoie ou laisser d’autres décider à notre place ? »

 « Le prophète a interdit qu’on établisse des différenciations au sein de la Umma ! » hurlaient les Oulémas.

 Et le tapis remontait et ainsi de suite. Cela avait duré comme ça, entre 2055 et 2079.

 C’était l’époque où nous, les Ranks 1 et les Ranks 2 (Amélios postérieures à 2070), préparions la troisième vague d’accession aux  biotechs de prolongation Amélio. En fait, nous luttions désespérément pour notre propre survie et notre affranchissement vis-à-vis de nos divers « employeurs ». Nous trouvions le pétrin dans lequel ces derniers nous avaient piégés assez saumâtre. La fuite en avant des événements se précipitait.

Les fatwas contre nous étaient émises à un rythme dément et les listes noires de noms ne grossissaient pas moins chez les fondamentalistes des autres religions et chez les groupuscules extrémistes. L’Amélio et la Biotech prolongation étaient dénoncées comme l’ultime complot judéo-chrétien, l’abomination suprême. C’était la thèse la plus abondamment répandue et soutenue. L’état d’Israël, qui n’en pouvait mais, avait déjà un pied et demi dans la tombe dans certaines têtes. Les doigts s’approchaient de sinistres boutons rouges un peu partout sur la planète. Le Proche-orient et la péninsule arabique tentaient désespérément, aggripés sur les ongles au bord du gouffre, de contenir la poussée tant elle échappait à tout contrôle. Le monde entier allait peut-être basculer dans le chaos pour de bon.

 Un groupuscule inconnu, autoproclamé : « les filles de Lysistrate », apparut alors et alluma en peu d’heures des bulles de champs de force autour de certains lieux sacrés en en chassant les mâles. L’esplanade des mosquées et une portion de Jérusalem-ouest, Médine, le Vatican furent nettoyés manu militari de toute présence masculine par les escouades se réclamant de ce nouveau groupement le 18 avril 2079. Personne ne comprenait comment une telle chose avait pu arriver. Et aucune intrusion violente ne vint à bout des murailles énergétiques. D’autres dômes furent établis ailleurs, au  Kashmir ou dans des endroits plus calmes, qui tous furent déclarés zones sanctuaires par les brigades lysistratéennes.

 Les filles de Lysistrate furent naturellement accusées d’être une simple émanation des Ranks, sûrement pro sionistes. Or, si la technologie des champs de force était bel et bien issue en partie des recherches de groupements Ranks, le mouvement Lysistrate du XXIème siècle privilégiait, lui, très ostensiblement, les individus non-Amélios. Seules étaient admises à résider à temps plein dans les dômes des femmes ayant renoncé volontairement à la biotech prolongation. Telles de modernes Vestales ainsi qu’on les dénomma bientôt, elles veillaient à l’entretien de ces Temples d’un nouveau genre.

 Deux dômes furent toutefois victimes d’attaques terroristes, un aux neurotoxiques (une kamikaze) et un second  avec un bacille génétiquement modifié. Une fois vides de toute vie on découvrit que le champ restait impénétrable. Visiblement, une clef d’harmonisation connue des seules Commandantes Lysistratéennes permettait, seule, de franchir la barrière. L’année suivante fut l’année de la crise des missiles et il apparut soudain aux va t’en guerre que peut-être attaquer les Lysistrates n’était pas une très bonne idée. Le conflit Ranks/Humanité allait s’amplifier pendant encore trois années, conflit auquel les Lysistrates ne se mêlèrent jamais directement. Anyway ! Ce n’étaient que de petits dômes de « peu d’intérêt » dans le sud de la  Thaïlande et dans les collines de l’Oregon, aussi les entoura t’on vite d’un glacis militaire résolument patibulaire, et personne n’osât réitérer ce genre d’exploits dans les dômes au risque de voir se fermer à jamais les sites sacrés de grandes civilisations.

 La technique d’harmonisation des champs était un des secrets les mieux gardés de l’histoire humaine. Depuis celui de la fabrication de la soie bien sûr. Une fois entrés dans des sas successifs qui menaient à l’intérieur des dômes, « il se passait quelque chose » qui conférait aux élus durant une période de l’ordre de quelques heures à quelques jours la possibilité de franchir la membrane énergétique. Mais quoi ? Actionné comment et par qui ? Cela, personne n’avait pu le découvrir.

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 Shaarka soupçonnait  que Jon avait une vague idée sur une partie de la question. Toutefois, il aurait été inutile d’épiloguer sur le sujet. Elle avait visité de nombreux dômes Lysistrates et constaté par elle-même que les hommes y bénéficiaient d’un accès contingenté, canalisé et provisoire, mais bien réel. Depuis la fin du siège de celui de Médine, les Lysistratéennes avaient ouverts des chenaux et des couloirs d’accès dans les 3 dômes « originels ». Pour le reste…

 L’agitateur que Jon avait été pendant trois décennies s’était mué depuis en un connaisseur infaillible des réseaux et des subtilités religieuses et politiques en Asie du sud. Il était devenu un interlocuteur irremplaçable, un maillon températeur entre le mouvement Rank et les autorités religieuses et politiques. Il avait changé d’apparence et d’identité et il côtoyait à présent des hommes qui l’avaient voué aux gémonies pendant trente ans. Avaient ils des soupçons ? Si oui, nul n’en faisait jamais état.

Jon et Shaarka continuaient à deviser tout en dégustant un délicieux « poulet à la citronnelle indonésien ».

 « Toi tu ne perds jamais patience Jon, - Disait Shaarka-  Moi au bout de vingt redites je suis fatiguée. S’il fallait que j’explique les subtiles relations qui existent au sein du mouvement entre Ranks 1, 2 et 3  à des personnes hostiles aux Ranks, je deviendrais chèvre.»

 « Ça n’est pas une question de patience, ma chère. Je dois sans arrêt répéter sous des formes à chaque fois variées et en adoptant des points de vue nouveaux que nos efforts n’ont rien à voir avec la recherche de la vie éternelle, parce que c’est la vérité. Les religieux, enfin les responsables religieux en tous cas, continueront indéfiniment à nous interpeller sur cette question, ça fait partie de leur être même. »

 « Pas tous. » Dit Shaarka.

 « Pas tous, ma chérie, c’est vrai. Mais même les bouddhistes si tu vas par là, reviennent périodiquement à la charge. Ils questionnent, ils écoutent, ils engagent le fer et la ouate dialectiques avec nous, puis quand la moisson leur parait suffisante ils se retirent pour examiner tout cela. Une fois qu’ils ont ruminé assez le matériau que tu leur a permis d’accumuler, ils reviennent et ainsi de suite, sans fin prévisible. »

 « Oui, oui. L’approche des bouddhistes est souvent dissociée. Ce n’est pas nouveau. Gautama Bouddha venait de par chez moi au cas où tu l’aurais oublié.»

 « Oui, en réalité le problème est politique tu le sais bien. Mais tant que nous représenterons une intrusion du profane dans l’ordre du sacré les ennuis resurgiront. » Synthétisa Jon satisfait. Il se saisit d’une deuxième cuisse de poulet qu’il désossa avec adresse puis, agitant l’os il reprit avec un petit rictus narquois.

 « Ceux qui nous perçoivent comme une menace nagent comme des poissons dans l’eau des dogmes et des traditions… Qu’Allah leur insuffle donc un peu de courage moral…et l’intelligence par la même occasion, si possible !»

 «  Ah Jon, Jon ! – s’écria Shaarka - Ils sont intelligents, pour eux nous sommes juste des cailloux sur le chemin. Nous égarons les fidèles sur des voies diaboliques.»

 Jon la regarda en riant, puis redevint sérieux et demanda.

« Tu le penses ? »

 « Non. Je me refuse à laisser ma pensée et ma réflexion se porter sur de telles considérations. Ce n’était que de l’humour malavisé. »

 Jon s’essuya les lèvres avec un bref soupir.

 « Tu restes toujours l’esprit sage et indompté que je connais. » - Fit-il.

 « Peuh ! Flagorneur. Merci mon ami. »

 «  Et raconte moi un peu, Shaarka, comment avance la recherche en face sud ? »

 « Ha ha, tu t’ennuie de ton domaine initial, toi ! »

 Face sud était une expression consacrée pour désigner les expérimentations dans le domaine des sciences basées sur les mathématiques et aussi les recherches en mathématiques et physiques tout court. Ce qui faisait assez long et touffu, en fait. Face nord concernait les avancées basées sur l’assistance par les systèmes cybernétiques, on l’appelait aussi face machine ou Pex pik (ou encore Asimov’frontline, ou IAFace, bref..). Face est et ouest reposaient sur les sciences sociales et l’ingénierie biotech. Il y’avait beaucoup de cordées…

 Des plaisantins Ranks 2, quarante ans auparavant, avaient modélisé une chaîne de montagnes fictives et placé les nombreux projets d’études scientifiques sous formes de cordées d’escalade. Curieusement, une organisation dynamique en avait résulté, avec ses orientations, ses itinéraires. On interprétait même certains retards ou obstacles en les assimilant à des phénomènes climatiques. Le relief était remodelé au fur et à mesure des avancées.

 « Le Massif ? Ça ressemble un peu à une transition démographique mais en plus aléatoire : il y’a un avant, et si tout va bien, il y’aura un après… » - Selon les inventeurs du massif virtuel.

 Avant que Shaarka ait pu commencer à lui relater ce qu’elle savait des dernières trouvailles et autres ragots en recherche, Jon l’interrompit en agitant ses lunettes.

 « Momento, j’ai un appel ! » - Dit-il. Il sous vocalisa en tournant la tête de trois-quarts, puis son regard chercha celui de Shaarka. Elle comprit alors qu’elle n’aurait certainement pas le temps de se lancer dans un exposé.

 « Oui, il est possible qu’elle soit là …en ville…» Disait Jon. Son ton s’éclaircit. « Je lui transmettrai. Bien. Non non, du tout. Au revoir. »

 Shaarka lava posément ses doigts dans le bol d’eau citronnée et lui lança une œillade style fausse coquette ingénue.

 « Où ? » - Demanda t’elle, sibylline.                                                                             

 « Je t’écris l’adresse. C’est une boite de production de happenings interactifs dans le secteur nord – Fit l’indonésien en griffonnant- Tu as juste le temps. »

 « Sorry Jon » dit Shaarka en attrapant le post-it qu’il lui tendait.

 « Never mind, lady. Soignes bien ton taux de survie, c’est tout ce que je te demande. »

 Shaarka se leva en appuyant une main sur l’épaule de Jon. Elle lui déposa un baiser sur la joue et, telle une bourrasque, courut en attrapant son caraco au vol. Jon Toelek se pencha à travers l’embrasure de la porte pour la saluer, et lui envoya un baiser du bout des doigts. Sa longue et lourde natte soyeuse passée autour d’une main, Shaarka remit soigneusement les clefs dans le pot en terre et partit en faisant un signe de gamine avec sa main libre.

 « Comment peut on prolonger l’existence de femmes aussi classes et espérer qu’on y survive ? » ne put s’empêcher de penser Jon en revenant à ses claviers.

 Les Rank 1 comme eux devenaient de moins en moins nombreux. Entre le taux d’attrition, les tâches multiples et la nécessité d’assumer des postes à responsabilités, il en restait un tiers environ. Sur 150 000 à 200 000 à l’origine. Ceux de la toute première heure comme Xu ou lui, qui s’appelaient parfois les Ranks zéro par autodérision, prenaient aussi du recul. Ils aspiraient à céder la place.

 « Nous avons vécu comme des révolutionnaires professionnels du XXème siècle mais vous n’aurez pas nos momies sur le dos » disaient ils aux autres Ranks 1. Peut-être n’était ce pas seulement une blague douteuse.

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(Zdenka - présentation)

 

 La semaine précédente

 

 

Secteur Base station de relais et de diffraction Oural 5 – « dite : Soukouss ».

(Un peu au dessous de l’ionosphère, au-dessus du Kazakhstan)

 

 

 - « do prdele !!! »

 Zdenka envoya une bordée de jurons typiquement tchèques histoire d’évacuer sa rage et de signifier son dépit à l’univers via ses micros. Elle venait de rater l’injection sur trajectoire de rentrée atmosphérique d’une chenille de containers orbitaux. Pour la cargaison minéralière ça lui était égal et rien n’arriverait de plus qu’une partie de cache-cache supplémentaire pour les équipes de récupération en contrebas. Mais Zdenka n’était pas parvenue à dégager le module à temps. Quelque chose avait foiré l’obligeant à avorter la remontée et le gros tramway tracteur avait dévié. Sans vraiment ricocher sur les hautes couches. Cependant elle avait du l’occire pour de bon afin qu’aucun débris dangereux n’atteigne le sol. L’explosion se déployait derrière son orbiteur en panaches blanchâtres.

 - « fais chier ! Mais ça arrive et on s’en remettra, c’est pas de ta faute.» Lui signala Sean, son ailier, dans les écouteurs de son casque.

 -« Peut-être, mais c’était mon  Tram »

 -« Ouais, ouais, je sais. On s’attache »

 -« Y’avait mon noyau Pex à bord !! Shit ! »

 -« Arf ! Si ça se trouve les équipes au sol vont y penser. C’est solide ces petites bêtes. »

 Zdenka se serait donné des claques si elle avait pu, seulement avec un casque pressurisé c’est un peu malaisé, sauf à faire de très grands gestes dans un petit habitacle truffé de capteurs très vifs et assez paranoïaques vu le prix de l’orbiteur qu’ils avaient en charge de co-gérer.

 « Allez rentre. Je prends le dernier. » Lui dit Sean « je préviendrai les camarades crocheteurs qu’ils mettent ton précieux Pex à l’abri »

 Elle se dégagea, et entama sa remontée. Une fois dans l’ionosphère, Zdenka, en bonne pilote, largua sa voilure strato qui finirait son trajet en automatique Dans son berceau, les nano robots en recomposeraient les protections thermiques. Lorsque son Orbiteur fut ensuite correctement aligné, elle ouvrit sa visière lourde, sortit ses mains des gantelets et se colla sans hésiter deux baffes de chaque coté.

 « Un Pex, c’était comme une extension de soi-même pour une Rank 3 ! »

 Sean, lui, était un Rank 2. Ces vieux amélios ne pouvaient pas comprendre que pour elle et les autres de son rang, le 3, les extensions de type pex étaient comme l’outillage et le savoir-faire environnemental pour un ancien chasseur- cueilleur. Comme le rapace ET le cheval pour un mongol, bref. « Enfin si. Ils le savent… intellectuellement. » – Ajouta  Zdenka pour elle-même.

 « Oh je sais que ça les fait marrer, ils nous observent sans méchanceté, avec malice… mais le fait qu’on ait accédé à l’amélio à 25 ans, le fait qu’on ait toujours vécu dans un monde avec les Implants et tout le reste, qu’on ait la perspective d’aller jusqu’à 250 piges…Pour eux ces histoire de Pex c’est une perte de temps. »

 Mais elle sentait, par delà cet accès de décompensation d’ailleurs pas désagréable, qu’ils pouvaient bien, eux : les Ranks 3, perdre du temps à fouiner dans leurs relations avec les Pexs.

 « Les Rank 2 ont eu toute l’épopée techno du spatial pour alimenter la pêche de leur jeunesse…eh bien nous aussi on a envie d’allumer deux ou trois Boosters »

 Là encore, Zdenka se faisait nettement plus bête qu’elle ne l’était, et plus ignorante surtout.

 « L’épopée techno du spatial ! Laisses-moi rigoler. Bonjour la dérision ! » S’était esclaffé Sean, hilare, quand il avait entendu cette expression lors de son tout premier transfert à la base Soukouss où il était leur instructeur de vol.

 Personne ne pouvait expliquer de façon pleinement rationnelle comment l’humanité avait réussi en à peine soixante ans à s’implanter dans un milieu aussi hostile. Ce qui avait eu lieu était bien plus important que les missions d’explorations triomphales auxquelles tout le monde s’attendait béatement au siècle dernier. Oh, bien sur, aucun groupe humain très important ne résidait de façon permanente hors la terre. Les séjours en haut étaient toujours entrecoupés de longues pauses sur le plancher des poules… euh non : des vaches. L’homme s’installait dans le cosmos mais par roulements. Il commençait à y’avoir des habitats dotés de gravité. Cela posait des problèmes. Créer des stations et surtout des bases à gravité artificielle revenait excessivement cher. On pouvait certes jouir de la gravité naturelle sur certains corps célestes, néanmoins, soit elle était malgré tout insuffisante comme sur la lune, soit elle régnait sur des objets de taille correcte mais affreusement éloignés. Les pools de recherches en physique faisaient des merveilles mais personne n’allait demain matin découvrir un moyen utilisable de jouer avec la gravité universelle.

 « Je pèserais un poids presque normal sur Mars » - pensa Zdenka - « …mais qu’est ce que je m’emmerderais d’être aussi isolée ! ».

 En fait les expéditions Martiennes avaient piqué des têtes d’épingles (trois) à la surface, sous la forme de mini bases. Dans quelques unes, de courageux naufragés volontaires, peu nombreux, restaient après le départ de leurs compagnons de route pour revenir avec les membres des expéditions suivantes. On s’entêtait sur les programmes martiens plus pour donner des gages à la terre que par réelle conviction. La grande affaire, ainsi que tout le monde le savait, c’était bien plutôt la Région Jupiter et Saturne/Titan.

 Il en allait ainsi à certains moments particuliers de l’histoire humaine, la face du monde changeait à une vitesse fulgurante tandis que certains horizons auxquels on promettait la veille encore des aubes radieuses s’engluaient lamentablement.

 En outre, pourquoi essayer d’explorer Mars où il n’y avait rien sauf à créer ex-nihilo une industrie extractive, mais à quel prix ? Quand en remorquant une dizaine de petits astéroïdes vers la périphérie lunaire, on avait à presque l’équivalent ? Plus quelques débris cométaires raflés en chemin par ci par là.

 Chasseur de comète était le dernier métier en vogue dans l’imaginaire ludique des gamins. Piloter un intercepteur stellaire au sein de sa mini flottille et aller harponner les débris d’une (petite) comète glaciaire (ou autre) après lui avoir explosé la tête…Son petit frère Anton, à Prague, avait joué à ça toute son enfance. « C’est comme ça qu’on finit historien » lui disait Zdenka en le regardant scotché à ses Gameplays. Anton devint effectivement historien.

 L’histoire figurait parmi les disciplines les mieux enseignées à présent. Depuis que l’Homme ne savait plus très bien dans quelle mesure il était toujours lui-même. L’élimination par les Impalpables des tribuns les plus violents, des faux prophètes au petit pied et de leurs adeptes les plus impudents continuait à creuser du déficit sous les pas des adorateurs de certitudes.

Or, tout être humain est un adorateur de certitudes en puissance.

 « Et moi ? » se demanda soudain froidement Zdenka « après quelle certitude je cours ? »

 « Après la certitude de me retrouver dans quatre jours chez moi et d’aller me payer une ballade dans Prague avec la famille et les amis ! » décida t’elle provisoirement. Ceci exprimé et arrivant en vue de Base Diffraction Soukouss, la jeune pilote Ranke 3 s’occupa de l’approche station.

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Son orbiteur chassait doucement sur le berceau d’approche et la capsule numéro 7 de Base diffraction Soukouss se ferma au vide. Les 720 mètres cubes de la capsule s’emplirent d’un mélange de gaz modérément respirables qu’on désignait ici par le terme « le Goulasch ».  Zdenka passa son casque et ses gantelets à son bras et sorti lestement du cockpit dès que celui-ci s’ouvrit. Ses cheveux blond pâle encore retenus sous le filet de résille étaient juste torsadés en serpent et maintenus sur le haut par une pince en bronze ornée de motifs animaliers stylisés. Avec sa lourde combinaison de vol elle déplaçait bien 140 kilos, dont 62 de chair de sang et d’os. Sous gravité zéro elle s’en fichait princièrement. Sa sortie consista donc en un saut périlleux avant qui se répéta quatre fois jusqu’à atteindre le seuil. Elle passa dans le sas de vol dit « l’entrée des artistes » où elle rangea très posément son équipement.

 Ses implants se redisposèrent en position sociabilité, c’était un petit shunt, habituel, illustrant juste le fait qu’elle allait à nouveau se retrouver en compagnie de ses semblables et non plus connectée aux systèmes pex en priorité. Les crétins nouvellement en poste qui n’avaient connu que des séances en simulateur disaient « J’suis Open », ça les faisait rigoler – pas longtemps…

 La combinaison station usuelle de Zdenka, dite « le pyjama » dite aussi « fringues de zek », était assortie à la pince à cheveux. C’est-à-dire dire d’une texture bronze brun légèrement oxydé. Par dieu ! Les Ranks n’étaient pas une entité militaire qui adulait les uniformes rutilants ou exigeait la corvée du récurage des toilettes avec un coton-tige.

 « Nous sommes juste une entité militaire dans ses aspects… euh, militaires justement. » Se dit-elle, et la jeune tchèque se propulsa en apesanteur vers la salle des pupitres.

 « Alors ma petite panthère des neiges, on a éparpillé 800 tonnes de fer/nickel aux quatre coins de la mer d’Aral il parait ? » - entendit-elle - c’était Kim (bien sur).

 « Mais oui mon gros, tout le monde ne peut pas passer ses journées à calculer des trajectoires pachydermiques pour containers ahuris, y’en a qui doivent essayer de les envoyer à destination.» répondit la jeune pilote du tac au tac.

 «  Aha ! C’est vrai que ton Pex est parti avec le reste ? » S’enquit Kim.

 Kim Nguyen était le seul autre équipier de cette station, où les linguas franca étaient le russe et l’anglais, à parler le tchèque. Ses parents habitaient encore là-bas, à Plzen, où sa famille vivait depuis la fin du XXème siècle. Kim était très fort avec les écrans, les paramétrages, les variables aléatoires, l’informatique, bref, c’était un fortiche dans sa niche de matheux, un bon physicien, un super ingénieur et un copain à chier ! Il connaissait bien Zdenka et savait qu’une bonne phrase bien lourde mais dans leur langue natale allait lui permettre d’aérer un peu leurs synapses fatiguées par ces heures de vacation.

 Kim n’était ni Rank 2 ni Rank 3, il était entre les deux. Plus vieux qu’elle, il avait quand même bénéficié d’une prestation biotech complète vers 27 ans pour cause de génie galopant dans des domaines tellement imbriqués entre eux dans un ordre inhabituel que rien que d’y penser on attrapait la migraine au réveil. Il y’avait plein d’exceptions comme lui, il y’en avait toujours eu et il y’en aurait encore. Les Ranks 1, 2, 3 étaient avant tout un système comme un autre pour garder le sens des repères. Pour que le système générationnel ne buggue pas de trop.

 « Si tu veux Zdenitchko… » - Dit le Tchéco-Vietnamien – «  je peux lancer une sauvegarde de recomposition. »

 Ça c’était sympa comme proposition. Du pur Kim.

 «  Tu pourrais faire ça ? T’as le temps t’es sur ? » Demanda Zdenka.

 « Bah oui. Je suis pas obligé de m’y coller en continu. J’peux mettre un jeunot dessus et seulement effectuer…enfin tu vois quoi. »

 « Oui – pensa t’elle - je vois très bien. Si on ne retrouvait pas mon Pex ou si il avait trop morflé, on pourrait toutefois en réinitialiser un nouveau sur lequel on téléchargerait le maximum de ce qui était récupérable. Avec ce mémoriel et plusieurs autres manipulations ce serait « comme » s’il n’avait jamais eu à subir le déplorable plongeon d’aujourd’hui. Mais ça serait quand même un pis-aller. Anyway la proposition de Kim ferait gagner du temps. »

 «Okeï,  mon Joli petit buffle des houblonnières. Je te revaudrai ça, merci. » Dit-elle.

 « Boarfrh !  Buffle des houblonnières…Causes toujours ! » Kim pivota et s’apprêta à repartir vers la salle des pupitres de guidage.

 Kim était peut-être un pur produit Made in Plzen, n’empêche que c’était d’abord un de mes meilleurs amis, malgré que je soie Morave. Quoiqu’il en soit, il fallait le lui dire.

 « Hey Kim ! C’est vrai ? Tu m’invites à Haïphong à venir te voir ce coup-ci, à la prochaine descente ?»

 « Si tu es prête à subir les sourires fourbes des méchants hommes jaunes avides et cruels, aucun problème ma Zdenitchka. On t’invite !». Assura l’ingénieur de Plzen.

 Kim s’était marié et installé au Vietnam il y’avait dix ans de cela. Et après tout Zdenka n’allait pas passer cinq mois à faire des virées à Prague. Elle se dirigea vers le moyeu, franchissant cinq écoutilles successives pour arriver au coeur de la station, le seul endroit de Base Soukouss où l’on pouvait se tenir sur ses pieds quoique la gravité n’y soit pas tout à fait de un G. Bien suffisante pour boire un liquide avec un verre, dormir sans flotter, et dénouer ses cheveux, ce qu’elle fit. Elle alla se connecter à un pupitre et entreprit de transmettre son rapport sur les évènements de sa vacation de six heures de vol. Après réception, la voix sourde de Jorge Ramirez-Sziged lui parvint en audio.

 Zdendka lui répondit tout en dévorant un plateau de choucroute tout ce qu’il y a de mangeable.

 « Ici Ramirez, votre Pex a été retrouvé. Vous le récupèrerez à votre retour à New Constanta. Des questions ? » Demanda le Major dispatcher.

 « Abîmé ? »

 « L’unité Vaev semble intacte, pour le reste prenez vos dispositions. »

 « Che le ferais- Sorry je mange en même temps - Quel programme pour le restant de mon séjour, privée de mon Pex ? »

 « Vous êtes basculée vers les docks de maintenance. Pas de problèmes avec le cambouis ? »

 « Aucun, j’aime le cambouis et les câblages, chef ! Presque autant que la choucroute. »

 « Fort bien. Désolé pour votre ratage de tout à l’heure. Il faut bien que les statistiques servent à quelque chose. Vous déléguez toujours les rôles de pointe à votre Pex ceci dit ? »

 « Le plus souvent oui. »

 « Vous êtes Intégrationniste ? »

 « Pff ! Non, je suis surtout jeune et pressée je le crains. »

 « Excusez mon indiscrétion, c’est pas mon bizness après tout. »

« Pas de soucis Major. Une part de mon vécu et des enseignements à en tirer sont pour l’instant traités via une interface, c’est tout. Je n’envisage pas d’épouser mon Pex pour l’instant. »

 « C’est noté »

 « Sur que ça sera noté ! ». Pensa Zdenka.

 « Seulement noté ou annoté ? »

 « Seulement noté. »

 « Ah, encore une chose. Sean est rentré ? »

 « Il arrive là. »

 « Okay. Merci pour tout. A bientôt Major. »

 « De nada. A bientôt Zdenka. »

 Et voilà. Une journée de boulot rondement menée ! Elle s’étira en baillant, griffonna un post d’amitié qu’elle colla sur la cabine de Sean, puis s’effondra sur son matelas et s’endormit en moins de trois minutes en ronronnant de béatitude.

 Changement de quart suivant - Jorge, Sean et Kim se retrouvent à la cafeteria du noyau.

 « Comme il est bon de sentir cette ambiance faite de chaude camaraderie masculine pendant que les enfants dorment ! » Lança Kim en arrivant.

 « J’ai eu trois enfants et je ne sais pas de quoi tu parles  » Argua Sean

 « Pas de quoi, de qui ! » Ironisa Jorge.

 « Bah ! Quoi, qui…Comme disait le chevalier de Bohême : de quoi s’agit il au fait ? » Plaisanta Kim.

 « Alors c’est la Crise ? » dit Sean d’un air dubitatif qui voulait montrer qu’il avait des lettres.

 « En fait non ! Pas encore – (c’était Jorge) Il toussa- Ce sont ces histoires avec les jeunes Ranks.» Il hésita un moment. « Prenez Zdenka par exemple. »

 « Nous y revoilà ! » – Triompha Sean – « Le retour du syndrome de l’elfette avec son armure de bronze étincelante. »  Il avait ainsi surnommée Zdenka quand il l’avait formée comme pilote d’orbiteur : l’elfette de bronze. Ça l’agaçait prodigieusement d’ailleurs.

 « T’es jamais sérieux Sean » rigola Kim « n’empêche que devant une escouade de lysistratéennes, ton humour phallocrate se calmerait vite fait. »

 Jorge écarta cette interruption d’un geste du poignet.

« On doit tenter quelque chose, il faut savoir ce que recèle cette manie chez les Rank 3. »

 « Yep » dit Sean « Notre bon Major a raison Kim, quoique hongrois et paraguayen. Notre alliance ne peut pas laisser se développer un mouvement de jeunes officiers en ce moment, la situation est trop instable. »

 « Je peux même te le répéter en Guarani si tu veux. » ajouta Jorge en lui posant une main miséricordieuse sur l’avant-bras.

 

« Bon, je vais brancher Zdenka avec une Rank 1 quand elle viendra chez moi » annonça Kim.

 « Fiable ton aïeule ? » interrogea le Major Ramirez-Sziged.

 « Très fiable. Une ex-Impalpable.»

 Sean se rencogna sur son siège. Il aimait bien son ex-élève pilote, malgré ses blagues un peu piquantes. « Zdenka est une brave fille – leur dit-il - vous croyez qu’elle va accepter de suivre une vieille flibustière sans une bonne raison ? »

 « C’est pas à nous de le savoir. » - Signala Jorge en finissant son jus de fruit – « Zdenka n’est pas seulement une brave fille, comme tu dis. C’est un élément très affûté et je suis certain qu’on peut lui faire confiance pour être un rémora de première avec les Intégratios. ».

 « Qui se charge de faire remonter l’info sans passer par les tuyaux de notre chère hiérarchie ? » Finit par demander Kim qui voulait aller dormir un peu.

 « Moi. » dit Sean « je redescends après-demain, j’irai voir qui il faut aux bureaux de Constanta. Allez, à demain et bonne nuit les Zeks ! »

  3 jours plus tard : New Constanta – Sur les bords de la mer noire.  (Est de la  Roumanie).

Non loin du stratoport Rank. Dans un 4X4break à l’hydrogène.

« Qu’est ce que c’est que cette embrouille ? » demanda le géant assis à la place passager.

 « C’est pas une embrouille Trajan ! On doit juste se pointer dans deux heures à une adresse  en ville. Embarquer un type qui veut rester discret, l’emmener voir le patron et le ramener au stratoport … »

 « T’as tort Michal, j’aime pas protéger un inconnu comme ça. C’est louche. »

 « Mais bordel Trajan, on est pas chargés de sa sécurité, c’est juste une course quoi ! T’es vraiment parano ! » Le conducteur rangea son mobile crypté dans la boite à gants. Le grand escogriffe sur l’autre siège avant continua sur sa lancée :

 « Nan. L’univers pour moi est crypté comme suit, sur le même modèle que ce téléphone : Y’a les gens répertoriés dont j’assure la protection, Y ‘a les gens sur lesquels mes patrons me disent de taper et jusqu’où il faut mettre la pression, et puis il y’a les autres dont je ne m’occupe jamais. C’est comme ça que malgré mon putain de karma je suis toujours vivant. »

 « Arrêtes tes conneries. Tu baises pas ? Tu commandes jamais ton menu au restau ? »

 « C’est pas pareil ça. »

 « Putain ce que t’es perturbé, merde ! » dit le jeune conducteur en secouant la tête.

 « Toi t’es rela-ax s’pas pareil. Tu fonctionnes pas sur le secteur. Moi si ! »

 « Ben sors les doigts de la prise un peu »

 « Et je les mets où ? »

 « Pff »…………………………….

Kuala Lumpur – Malaysia - mai 2126

 Tandis qu’elle se détendait après avoir programmé le trajet de la capsule de transport urbain, Shaarka prit ses aises. Son esprit vagabondait à nouveau vers le passé. « Il lui faudrait repasser par la zone centrale. » - râla t’elle – « quelle plaie ! ». Et ensuite prendre vers les quartiers nord. Presque 40 kilomètres. Tant pis ! Elle reprit ses rêveries là où elle les avait interrompues : vers l’An 2061.

 Pour les premiers Amélios Ranks 1, des mois d’apprentissage et de rééducations avaient été nécessaires pour que tout le monde puisse découvrir, utiliser et orienter toutes ces merveilleuses capacités avec suffisamment d’efficacité. Il apparut très vite, à cette occasion, que cette efficacité était liée à la personnalité ainsi qu’au vouloir des individus. En d’autres termes : appliquer ces nouvelles potentialités dans une direction qui avait du sens pour soi et pas seulement en fonction d’un programme de formation pour cyborgs savants était le premier et le meilleur garant de la qualité en matière de résultats. Cela développa leur sens de l’autonomie, leur capacité de résilience aussi.

 « De toutes façons l’objectif en 2060, n’était pas de faire de nous je ne sais quels guerriers bioniques, nous avions été désignés pour apprendre et expérimenter sur une longue période avec des « pouvoirs » élargis et une vitesse notablement accélérée... Enfin, telle était la théorie. »

 « Combien étions-nous en tout à l’époque ? » – se demanda Shaarka –« 200 000 ? 300 000 sur le globe dont la moitié de chercheurs ? Oui, quelque chose comme ça ! »

 Les Ranks, soucieux de leurs responsabilités, prirent l’habitude de sortir de plus en plus souvent des technocentres et des Biocentres de recherche où on les avait regroupés.

 « C’est là que ça avait commencé à merder » comme disait si élégamment sa copine Makti, une rank1 de Bombay, spécialiste en chimie et physique quantique. Shaarka avait énormément aimé Makti.

 Une bonne part des Ranks, à l’époque, militèrent dès le départ pour exiger un droit à l’espérance de vie Ordinaire dans de bonnes conditions.

 « Nous sommes des EVA disions nous alors : des Espérances de Vie Améliorées, mais il faut que les EVO : Espérance de Vie Ordinaires, non modifiés, restent prioritaires pour tout ce qui a trait aux droits humains garantis par la déclaration universelle desdits droits. »

  Tous les Ranks n’avaient pas soutenu par pure conviction cette profession de foi aux lourds relents de déclaration de bonnes intentions naïve. Certains se contentaient d’examiner les dynamiques à l’œuvre et constataient que faire un choix différent reviendrait à se tromper et mènerait à un échec probable, au minimum une impasse. Sans parler d’une guerre civile interne qui risquait de déborder les EVA pour s’étendre en cyclone à travers tout l’oekoumène.

 Mais son amie Makti, elle, savait très bien pourquoi il fallait mener de front les deux luttes. Son instinct lui disait même que de multiples combats en très peu d’années étaient inévitables.

 « Dont certains seront de Vrais conflits avec de Vrais cadavres » >ajoutait elle.

 - « Quel crève-cœur d’avoir perdu une si lucide et précieuse amie. »

 Ce ne furent pas directement les conflits de rééquilibrage des richesses dans lesquels elle s’impliqua à fond qui tuèrent Makti. Elle fut assassinée par des fondamentalistes Bharatis.

 La première attaque en règle vint effectivement des fondamentalistes. L’apparition désormais massive et avérée de la prolongation de l’existence humaine allait à l’encontre du Plan Divin. Circonstance aggravante, elle n’était pas réservée automatiquement aux élus de la Seule Vraie Religion, quelle qu’aie pu être celle-ci !...Cela c’était la version basique, la version pour le troupeau des brebis de Dieu(x). Ailleurs, on trouvait des tenants du fondamentalisme qui s’accommodaient fort bien des biotechs. Persuadés que le seigneur, dans sa grande équanimité, punirait tout le monde sauf ses brebis préférées, à la fin des fins qui ne saurait tarder. Avec un coup de main de leur part, ils y veillaient.

 Malheureusement c’est justement cette catégorie de fanatiques là que la physicienne de Bombay s’était mise à dos en 2064, en allant à Anchorage animer une série de colloques sur l’exploitation rationnelle des ultimes ressources arctiques. Makti, la métisse Eurasienne tamoule, n’a pas su résister devant la stupidité des autorités du grand nord et elle leur avait dit leurs 4 vérités. Quinze jours plus tard, de retour à New Delhi, une squadra l’a descendue avec ses deux filles. On a su, plus tard, que l’attentat avait été commandité par une faction néoévangéliste basée à Seattle. Elle ne fut pas la seule.

 Plusieurs milliers de rank1 furent éliminés physiquement ces années là. Parce qu’ils montaient au créneau pour tenter d’arrêter les dysfonctionnements les plus criants en matière de répartition des ressources : eau, énergies, nourriture, motorisation et accès à l’information. Parce qu’ils heurtaient tout ce la planète comptait de toxicomanes du pouvoir, d’accapareurs, de psychorigides, de faux shamans déments, de mandarins repus et d’apprentis sorciers démagogues.

 Il devint alors nécessaire et urgent pour eux de se tenir à l’écart des grands événements et des tribunes. Durant une huitaine d’années, sans pour autant tous plonger dans la clandestinité, se résoudre à accepter d’adopter un profil bas. Très bas. D’ailleurs, peu de gens ont la vocation de martyrs de la science et de la vérité chevillée au corps. Les Ranks 1 s’occupèrent donc de leur succession à défaut d’avoir à organiser leur hara-kiri collectif. L’idée d’un mouvement Rank prenait forme.

 Plusieurs nations et/ou états refusèrent catégoriquement la possibilité du recours aux techniques d’allongement/amélioration de la vie, abrégées en Amélio. Les uns pour des raisons d’éthique religieuse, les autres pour ne pas trahir leurs traditions, enfin, une partie, par choix raisonné avec bien entendu toutes les nuances entre variables de ce type. Plusieurs groupes issus des mouvements alter mondialistes, antilibéraux et écologistes vinrent renforcer par endroit ces positions allant jusqu’à intégrer les rangs de pays parmi les plus obscurantistes ou les plus égoïstes qui soient. En Afghanistan, une lame de fond balaya une énième fois la clique en place à Kaboul et, après une parodie convenue de consultation populaire, le pays refusa tout net. Trois des états des USA déclarèrent illégale l’Amélio prolongation demandant aux résidents de choisir à terme entre rester et conserver leur possibilité de choix.

 Cependant, dans bien des cas, il ne s’agissait là que de calculs politiciens nés de l’opportunisme. Plusieurs puissantes ondes de choc secouèrent les esprits des terriens et il était logique que certains peuples, ethnies, ou sous-groupes choisissent la clôture. On assista ainsi à la naissance des zones grises, fort nombreuses, qui toléraient à peine l’Amélio, et des zones blanches d’où elle était totalement bannie (une dizaine de zones par grands ensembles continentaux). Selon les calculs de l’ONU, sur environ 20 % des terres émergées en 2075, un individu amélio trop équipé en implants ou visiblement modifié biotech était mieux avisé de vivre dans une très grande ville que de flâner en rase campagne. Sur une moitié de cet ensemble la venue d’un tel « mutant » devait faire l’objet d’une demande de visa en bonne et due forme et aucune installation durable n’était tolérée.

 La vague suivante d’accession aux biotechs de prolongation, celle des Ranks 2, concernait les adultes, âgés d’au moins 30  ans. L’accès n’était disponible, sauf dérogation, que pour les célibataires et les parents de 3 enfants maximum .Le gain moyen estimé en terme d’espérance de vie était d’environ 60 ans par rapport à la médiane antérieure des pays concernés. A l’époque nous Ranks 1 avions été « amélio » pour le même type de gains. Ces dispositions prendraient effet à partir de l’année  2070. Les Amélios Ranks 2 ordinaires ne disposaient que d’implants de connexion assez simples et quelques amélios sensorielles légères afin de ne pas créer de différenciation excessive entre les humains.

 Tout cela c’était en quelque sorte l’offre institutionnelle « de base ». A l’époque cette approche cryptomalthusianiste avait conquis les suffrages de « la  communauté internationale ». La population humaine globale continuait sa lente résorption des pics de transition démographique, l’humanité stabilisait ses effectifs, enfin ! La pyramide des âges s’évasait, et les personnes âgées et vieillissantes voyaient leurs effectifs croître et par endroits exploser.

 « On croyait encore aux miracles à l’époque. Finalement. » Se dit tristement Shaarka

 Il avait été officiellement réaffirmé en outre que l’accès aux implants n’était aucunement limité aux Ranks 1 ou aux Ranks 2. Ni aux seuls Amélios, qu’ils soient sauvages, crus, cuits ou estampillés.

 L’humanité dut donc continuer d’apprendre sans instructeur, non sans mal, à utiliser les charmants outils de la boîte de panoplie Biotech. Ce bon vieux Prométhée invitait rarement l’étourdie Pandore à danser en night-club, par manque de temps sans doute. Le réseau de la Toile mondiale ne suffit bientôt plus à absorber la demande d’interchange. Les progrès de la miniaturisation, de l’intégration de données et les avancées en matière de traitement du signal aidèrent à gérer les flux. Grâce à la technologie Vaev, le Voile Mondial prit le relais de la Toile. Restait que nous avions plutôt intérêt à continuer de faire profil bas, nous les Ranks, et pour cela des mesures furent prises.

 Il devenait tout à fait évident que de nombreux Amélios dans les hautes sphères auraient aimé à présent ne plus conserver que quelques chercheurs à leur entière dévotion, voués à leur procurer le must de la bio high-tech dans des instituts hyper protégés et isolés de l’extérieur.

  Après plus de trois décennies d’efforts pour contrôler les biotechs, ils disposaient à présent de moyens étendus. Les cyberninjas maintenant existaient bel et bien, dans toutes les versions, militaires, policières et pires encore. Les pouvoirs sécurisaient leur périmètre. En fait, la société partout s’enfonçait de plus en plus dans une dérive totalitaire et, ce qui était pire : cette tendance semblait inéluctable.

 Nous discutâmes avec âpreté entre nous les vieux Rank 1. Devenir les laquais d’une technoligarchie décrépie, décadente et concentrationnaire tentait en définitive assez peu de monde dans nos rangs. L’alternative effrayait aussi. Prendre les choses en main nous-mêmes de façon dissimulée et devoir incarner au final une sorte de pouvoir Pan techno, Pan biotech. Il n’y avait pas de quoi pavoiser.

Certains parmi nous proposèrent la brillantissime idé e que nous dérivions tant soit peu les forces néfastes à l’œuvre vers un exutoire puissant, en l’occurrence : l’espace. L’idée était très loin d’être lumineuse et encore moins nouvelle, mais enfin…quoi d’autre ? Un vaste Risorgimento de la présence technologique humaine dans l’espace avait d’ores et déjà été entrepris depuis 2030 déjà. L’ère de la maintenance spatiale battait son plein.

 « Il suffisait en l’occurrence d’accélérer le tempo de l’orchestre et surtout, surtout, de conserver la baguette du chef. »

 Shaarka regarda les buildings du centre-ville s’éloigner. La capsule de transport magnétique glissa lentement et se faufila enfin vers les quartiers nord.

 « Ce que nous nous arrangeâmes pour faire. » -  Se rappela t’elle.

 En effet, derrière les buts avoués de cette réappropriation de l’espace proche par l’homme, nous peaufinions, en toute illégitimité, une stratégie de bonds en avant décisifs dans les domaines qui nous intéressaient. Nous portâmes l’amélio prolongation de vie jusqu’à 180 ans d’existence au total pour notre génération et près de 240 pour les générations qui auraient accès à ces biotechs de rang 2 puis 3 dès le départ. Ces protocoles biotechs nouvelle génération furent rendus inviolables sans interventions de notre part, au moins pour quelques années. Aucun des protocoles Amélios 2 et 3 ne seraient applicables sauf par nos soins d’ici au moins 15 ou 20 ans.

 Ce piégeage perfide de l’Amélio prolong ne nous plaisait pas, mais sans lui et de nombreuses autres mesures tout aussi retorses, nous n’aurions abouti à rien.

 Grâce à notre avance en matière d’implants et notre position de force en mathématiques et en neurosciences, nos capacités d’échanges de données entre individus amélios convenablement entraînés commençait à ressembler un peu à du transfert d’esprit à esprit. Ce n’était pas de la télépathie, certes, mais c’était extrêmement prometteur. Les Implants α Log furent inventés, fabriqués et leur utilisation commença.

 « En gros – se dit Shaarka avec un sourire intérieur - nous avons touché la queue du diable ou la bouche de Kali sur tout un tas de sujets, en essayant de ne pas basculer dans le délire. Enfin en tous cas de ne pas y basculer collectivement. Et Pourquoi nous serions nous privés de rire et de rêver ? Nous n’étions plus des Ranks 1 aux ordres de nos employeurs, le petit doigt sur la couture de nos pantalons. Fini ce temps là, envolé ! »

 Il va sans dire que les amélios politiques et décideurs de tout poil découvrirent peu à peu mais sûrement que nous procédions à des réajustements interdits et que nous nous rendions coupables de méfaits, délits et autres crimes subsumables in-fine à de la trahison pure et simple. Leurs espions, certains esprits faibles parmi nous, nos réunions pleines de doutes, tout cela donnait une piètre image de l’Humanité dirent ils …

 « Ils espéraient s’appuyer sans doute sur une communauté de destin entre eux et nous. Les pauvres ! Ils ne parvenaient même plus à savoir combien nous étions. Leurs agents trop intrusifs leur étaient retournés illico avec leurs implants désactivés, humiliés. »

 Quant aux assassins qu’ils envoyèrent pour nous éliminer…eh bien, les assassins, même furtifs, (surtout furtifs !) ont fini par leur faire un peu peur en raison de leur perméabilité à notre argumentation rationnelle. Peu de professions sont aussi accessibles à un bon vieil argument rationnel que les assassins, surtout une fois démasqués (ensuite ils font passer l’info). Surtout quand l’argument est en grande partie fondé et qu’il dit : « Certes, vous êtes parvenus à tuer certains d’entre nous. Vos chefs, cependant, ont déjà perdu la partie et ils se méfient de vous bien plus qu’ils ne croient en leurs chances de réussite. ».

  Grosso modo, au bout de six à sept ans, les « chefs » ont réalisé qu’en nous foutant la paix (une paix armée, mais bon) leurs garanties de survie s’amélioreraient globalement au lieu qu’en nous pressurant ces dernières s’abaissaient notablement.

 Bien sur nous eûmes droit à notre « crise des missiles ». Par bonheur, à l’époque, la répartition des différents acteurs et opérateurs dans l’espace répondait encore à des critères nationaux. Les Etats-Unis, les Russes, les Chinois ou les Japonais pouvaient éventuellement lancer une volée de missiles rapides contre certaines de leurs stations pour nous en déloger. Mais ils n’oseraient certainement pas détruire des infrastructures et des stations Pakistanaises, Indiennes ou Indonésiennes. Notre colonisation et noyautage des installations allaient bon train. Au sol, en stratosphère et en orbite. De nombreux alliés nous soutenaient chez les EVO.

 Le 20 février 2080, des dirigeants Andins perdirent leur sang-froid. Ils détruisirent trois stratostations et deux stations en orbite basse colonisées par nous, à coup d’intercepteurs de haute altitude. Voyant cela, les Brésiliens, sûrement par esprit de compétition sportive, anéantirent deux grosses stations orbitales et endommagèrent 3 satellites habités, avec des missiles à tête nucléaire. Aussitôt, trois de nos orbiteurs firent éclater des charges nucléaires à effet électromagnétique renforcé au dessus de la stratosphère de l’Amérique du sud. Impulsions qui réduisirent au silence l’essentiel des capacités électroniques de ces territoires. Les autres nations et communautés d’états s’imposèrent immédiatement un gel de toute action offensive. Le monde retenait son souffle.

 Nous émîmes depuis nos stations restantes plusieurs bulletins montrant les résultats des frappes sur nos installations, avec, après deux heures, notre bilan humain.

 « Nous » avions à déplorer 2580 morts et 47 rescapés en plus ou moins mauvais état. Et nous désignâmes trois sites d’Impact : un sommet proche du Machu picchu, un spot dans le désert côtier chilien et une zone peu peuplée de la forêt savane Brésilienne à environ 75 kilomètres de Brasilia. En priant les centres de décisions des autres zones terrestres de faire parvenir et confirmer notre message aux capitales concernées par voie ordinaire.

 « Faites ce qu’il faut - ajoutâmes-nous – la riposte commencera dans trois heures. »

 C’était un bluff  « Si tous les missiles et intercepteurs avaient décollé durant ces heures là, c’en aurait été fini de la présence Ranke dans l’espace et nos vies au sol n’auraient plus valu une queue de cerise. » Shaarka avait assisté de près aux évènements, elle était en surface,  avec tout le monde. « Mais nous avions convenu de procéder ainsi. ». Pour limiter « leurs » pertes humaines et aussi, avouons-le, pour éviter les procès d’intention trop faciles par la suite. Par chance, le bluff tint la distance.

 Les deux premiers sites subirent ensuite sept heures de bombardement orbital non nucléaire qui grignota 400 mètres d’altitude à une paire de sommets de 5000 mètres, creusa des entonnoirs à 80 mètres en dessous du niveau de la mer puis les ennoya, créant un nouvelle lagune chilienne de 60 kilomètre carrés. Le tout fut filmé et diffusé par nos soins depuis la haute altitude. Nous détaillions nos frappes en montrant nos projectiles, tous taillés dans la masse d’un astéroïde ferreux et usinés par nos soins en orbite industrielle. Aucun fragment ne pesait plus de quelques dizaines de kilos au moment de son entrée dans l’atmosphère. Lorsque la poussière finit de retomber sur les cibles. Nous laissâmes encore passer une heure.

 Puis nous déclarâmes que le Brésil avait eu suffisamment de temps pour prendre des mesures adéquates et nous envoyâmes une petite charge nucléaire de 10 kilotonnes sur la forêt savane à l’Est du district fédéral de Brasilia. Les victimes humaines y furent très peu nombreuses.

 Ultime message envoyé par nous, les Ranks, à toutes les organisations terrestres.

 « Nos pertes en vies humaines restent largement supérieures aux vôtres. Par le ciel, pour la terre, évitez à Tous d’autres destructions et acceptez les faits tels qu’ils sont pour ce qu’ils sont. Nous ne vous empêcherons pas d’avoir vos propres programmes spatiaux mais ils devront être visés et approuvés par notre comité de surveillance. Aucune présence hors atmosphère, humaine ou cybernétique non contrôlée par le comité provisoire Rank ne sera autorisée ou tolérée dans les années qui viennent. Nous ne prenons pas possession de ces installations pour y créer un nouvel état. Si vous voulez garder une influence sur le territoire du cosmos, passez par nous. Cette offre est négociable pendant trois mois et une session de renégociation de trois mois interviendra tous les 4 ans. Toute tentative de nuire à nos installations et personnels au sol sera interprétée comme une seconde vague d’agression et entraînera d’autres bombardements orbitaux, conventionnels ou nucléaires selon la nature de vos propres attaques. Votre réaction, révélatrice d’une stupidité et d’un manque de sang-froid déplorables, avait été hélas prévue avec une possibilité d’évitement très faible. Nous ne vous dirons donc ni allez au diable, ni merci. »

 Parce que, comme on le voit, nous ne restions pas uniquement sur une défensive de bon aloi.

 De toutes façons il fallait bien que nous forgions des capacités de rétorsions. Au reste, croyez- vous qu’en découvrant tous les mois des applications nouvelles en biotech et autres, à un rythme qui rendait quasiment caduque toute tentative d’enregistrement de quelconques brevets, la criminalité organisée nous regardait gentiment les bras croisés ? Non, non, non ! Les couteaux jaillirent et des familles furent menacées, kidnappées. On nous envoya des morceaux d’être chers pour bien nous persuader de la merde dans laquelle nous étions de toutes façons. Les services secrets et policiers de nos employeurs étaient tout à fait dépassés.

 En fait la bagarre la plus dure et la plus meurtrière ne mit pas aux prises les Ranks avec leurs ex-employeurs, malgré les apparences, mais l’humanité qui voulait vivre en paix avec les forces de chaos entremêlées des maffias, au sein et hors des appareils d’état et de nombreuses autres entreprises nettement sociopathes.

 Vis-à-vis du capitalisme et du marché mondial d’échanges notre position annoncée était la suivante :

 « Nous n’aimions pas la façon dont l’humanité gérait ses problèmes économiques et sociaux   avant. Nous n’aimons toujours pas les formules actuelles mais elles existent. Nous, les Ranks et nos alliés, vous fournissons grâce aux savoirs appliqués nouveaux et à l’exploitation des ressources hors la terre la possibilité d’éviter l’effondrement économique. Grâce à notre expertise et notre surveillance active du berceau terrestre nous tentons également d’empêcher les catastrophes écologiques et biomédicales les plus graves. Il ne nous appartient pas d’instituer de nouveaux modes d’organisation globaux de la vie à la surface de la seule planète connue douée de vie. Tout d’abord, parce que nous ne disposons pas de réponse à ce sujet. La richesse culturelle, l’équilibre des biotopes, le sens de la beauté valent mieux, nous le croyons, que ce que nous leur avons infligé en tant qu’espèce depuis plusieurs siècles. »

 En clair : « Politiquement débrouillez-vous, mais on vous a à l’œil ! » pensa amèrement Shaarka. 

 Les économistes patentés des centres de pouvoir jurèrent qu’ils sauraient nous réduire à quia grâce à un savant mélange d’embargos financiers et de manipulations législatives. « Laissez les braire et continuons notre refonte de l’humanité à notre manière. Forgeons une nouvelle vague d’Amélios Ranks pour remplacer ces terroristes.» braillaient-ils. Erreur. Nos positions de force étaient très nombreuses.

 Pour commencer l’industrie spatiale était intégralement sous notre contrôle ou peu s’en fallait.

Pour travailler « en haut », y accéder de façon simple et pratique, une série d’Implants particuliers étaient devenus indispensables. Or, des interfaces biotechs qui renforçaient les potentialités d’échange entre cerveau/système nerveux central et processus cybernétiques nécessitaient une ouverture aux potentiels d’interchange. Ouverture qui ne permettaient pas de franchir le cap d’une simple séance de tests bien conçus sans faire apparaître des intentions hostiles, s’il y’en avait. Ou des incohérences trahissant des suggestions invasives. Nous avions des psychologues, et formé des flics, nous aussi !

 « Et puis, Baste ! Notre mise en garde quant à la situation dégradée de l’état écologique de la planète portait intrinsèquement ses fruits. Un conflit qui flanquerait par terre toutes les capacités d’observation du globe en envoyant au passage encore davantage d’éléments incontrôlables et définitifs dans l’atmosphère déjà exsangue, obligerait notre espèce à renoncer à ses modes de vie avancés. Sauf à faire redescendre la population globale à la moitié  de ce qu’elle était alors. »

 D’ailleurs, nos mesures d’endiguement n’empêchaient nullement l’humanité de se renseigner sur nos activités les plus courantes par le biais d’éléments convenablement manipulés. Et alors ? Sur nos bases satellitaires et lunaires, dans nos usines orbitales, dans nos labos et nos centres au sol, rien n’était caché. C'est-à-dire rien de ce qui était visible n’était caché. N’est ce pas plus logique ainsi ?

 Les systèmes de télécommunication et d’échange de données mondiaux fonctionnaient même plutôt mieux maintenant qu’avant. Ranks et autorités EVO, Nations et multinationales commencèrent l’élaboration de La Charte, chargée de cogérer les relations entre nous, membres de la race humaine.

 « Pour le reste : il y’avait les Impalpables ! » - Shaarka descendit de sa capsule de transport qui venait de s’immobiliser. Elle s’engagea d’un pas vif sur l’avenue populeuse et ses souvenirs prirent une coloration nettement plus personnelle.

 

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(Impalpables !)

J’étais une Impalpable ! Et même l’une des premières. Après l’assassinat de Makti, il m’avait semblé inacceptable de ne pas riposter. D’autres assassinats pour d’autres Ranks avaient suscité la même prise de conscience, ce fut l’origine des Impalpables. Le principe d’une riposte étant acquis, sa nature fut esquissée puis, quand le nombre des morts dans nos rangs dépassât les 8 000, elle fut mise en œuvre. Ils nous tuaient ? Nous allions répliquer, et le faire d’une façon qui leur interdirait de détecter l’origine de nos coups.

 Nous avons tué vingt et une personnes impliquées dans l’attentat de New Delhi, 2 des tueurs, 11 parmi les commanditaires et leur organisation nord-américaine, plus 8 autres qui avaient sciemment servis d’intermédiaires. Ceci en cinq heures en utilisant six équipes de quatre agents. C’était le tarif.

 De nombreuses actions du même type furent décidées et exécutées durant sept ans. Elles visaient d’une part les coupables de meurtres ciblés contre nous ou nos familles, d’autre part des individus impliqués dans des trafics biotechs par trop dégoûtants. Nos archives affirment que nous avons, nous les Impalpables et les Ranks fédérés, 57 000 morts sur la conscience pour cette période de guerre « froide » de 7 ans. (2075 – 2082)

 « Fourguer de nouvelles drogues et des programmes destinés à modifier dans un sens dangereux pour autrui telle ou telle amélio n’est pas un problème en-soi. » Pensa Shaarka tout en se dirigeant vers le bosquet de buildings étroits et pointus, droit devant elle. « C’est primo faisable, secundo …eh bien de telles choses arrivent sans cesse ! Mais parfois les Impalpables tombaient sur votre râble, et alors vous pouviez dire adieu à pas mal du confort que vous estimiez vous être dû. De plus, pour les acharnés du mauvais trip, les rancuniers, les qui croient qu’on peut vivre comme dans des Vids à deux ronds, le confort de simplement vivre devenait un luxe très souhaitable. ». Elle s’engagea sur la dalle de béton du complexe de buildings Nord.

 Les Parrains de tous horizons nous envoyaient leurs vœux les plus imagés. Certains avaient mûrement réfléchi – quelle adaptabilité ! En général nous, les Impalpables, leur demandions de nous faire parvenir des indications sur leurs activités, leur positionnement dans l’économie parallèle, leurs desiderata, leur poids vis-à-vis de la concurrence, bref on s’arrangeait pour les balader. C’était perfidement efficace. Beaucoup d’entre eux mourraient de la main même de leurs confrères pour la seule raison qu’ils s’étaient adressés à nous.

 A leur décharge, nombre de discussions avec eux révélèrent des esprits bien plus affermis, des échanges de vues plus circonstanciés et lucides qu’avec les potentats réguliers. Mais enfin, contrairement à leurs homologues de la sphère légaliste, ils étaient en grande partie ce qu’ils prétendaient être. Peut-être de surcroît y’avait il des analogies entre certains d’entre eux et le mouvement Rank.

 « La plupart au demeurant jouissaient d’amélios encore plus pointues que les miennes. Seulement en tant que groupe nous restions une source plus sûre qu’eux de la poursuite des miracles de la longue vie… »

 Détourner certaines thérapies géniques de leurs objectifs curatifs pour en faire des protocoles de régénération cellulaires inédits, cultiver des cellules, des organes, d’autres que nous ne s’en privaient pas. Appareiller le corps humain, explorer de nouveaux potentiels sensoriels, conduire  des protocoles d’expérimentations techniques ou de production à distance, accéder à de vastes pans de contrôle de l’information, et associer tout ça à l’Amélio prolongation sans faire sauter la marmite, voilà déjà un Art dans lequel nous passions maîtres.

 Kuala lumpur –immeuble de créations artistiques virtuelles – Quartiers nord.

 Arrivée au pied de l’immeuble, Shaarka entra et chercha des yeux le secrétariat de HoloHappenings Corporation Kuala Lumpur. Elle s’identifia auprès du secrétariat du hall où officiait un avatar de Ganesha.

 « Hello Vishnou ! J’ai rendez vous avec Francesca Tori. Où puis-je la trouver s’il vous plait ? »

 Des hologrammes de dernière génération se promenaient un peu partout dans les couloirs en rivalisant d’ingéniosité pour attirer l’attention. Le secrétaire de l’accueil qui lui aussi était un holo, feignait tapoter sur son ordinateur avec ses deux mains et sa trompe en lui jetant des regards d’éléphant effaré. Les joyaux de son diadème cliquetaient à chaque fois qu’il relevait la tête.

dancing_ganesha « Mademoiselle Tori ? » - Fit-il. Il héla un hologramme protoplasmique du genre flubber verdâtre avec un léger barrissement. La Jelly s’ébroua et, se dressant à la hauteur de la visiteuse, lui signifia de la suivre.

 « Accompagnez madame au studio 8 ! Et sans faire de vagues ! » Intima le secrétaire.

 L’opérateur de l’infâme informe s’amusa à varier la couleur de son holo au fur et à mesure de leur progression, c’était très réussi. Dans l’ascenseur il/elle se liquéfia au sol sur une épaisseur de 50 cm et passa à une teinte lie de vin, en simulant des hauts le cœur indignés à coup de vaguelettes.

 « Oh wOh ! Je déteste ces cabines ! » gémit-il/elle.

 A l’ouverture des portes, sa masse vira à un gris étincelant, se scinda en de multiples serpents qui se précipitèrent vers une porte vitrée.

 « C’est ici ! » piaillèrent les orvets virtuels qui se mirent à voleter comme un banc de poissons.

 Shaarka s’avança. Un trait de laser outremer pur jaillit d’un stylet qu’une jeune femme aux cheveux teints en violet braquait depuis son bureau ouvert. Les anguilles virtuelles éclatèrent en buée diaprée et s’évanouirent.

 « Williamson, change un peu tes morphes. On s’ennuie ! » Cria t’elle dans son micro de gorge.

 « Francesca Tori ? »

 « Absolument. » Acquiesça la jeune femme en tirant de son chignon faussement négligé une épingle en nacre au bout de laquelle scintillait un petit cristal couleur d’ambre rouge. Elle tendit l’épingle à sa visiteuse.

 « Si vous voulez je vous laisse ma place, c’est assez sécurisé. C’est mon bureau en fait. »

 « Merci beaucoup, ça ira.» Lui répondit Shaarka.

 Elle s’assit, dessertit le cristal et le posa sur un petit têt qu’elle enclencha dans l’unité Vaev de l’ordinateur de miss Tori dès que celle-ci fut sortie. Les yeux mi-clos, Shaarka consulta les en-têtes des fichiers contenus dans le cristal. L’avantage certain des cristaux sur les anciens modes d’enregistrement venait de ce qu’ils conservaient en partie la saveur émotive des différents compilateurs/compilations. C’est pour cela qu’elle prenait le temps de s’imprégner des reflets affectifs de cette masse de données avant de les télécharger en crypté sur ses propres mémoires internes. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas ressenti une urgence de ce genre dans un ordre de mission. Les camarades du Motif et Xu étaient vraiment soucieux.

 « Ça fait longtemps aussi que je n’ai plus envisagé qu’il pourrait y’avoir de la casse. » Songea Shaarka.

 Les Ranks en avaient marre de la guerre. Les Lysistrates en avaient marre de faire de l’obstruction un réflexe conditionné. Les EVO aussi en avaient assez de toute cette folie. Ces décennies parcourues au pas de charge et traversées par des bouffées de violence incessantes avaient usé tout le monde jusqu’à la corde.

 L’amertume liée au cadeau invraisemblable et peut-être funeste que l’amélio leur avait infligé à tous, cette vieille compagne, se plaqua contre son âme et son corps comme une trame brûlante.

 « Saleté ! »

 Elle appela Xu en liaison cryptée.

 

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(Trajan - présentation - engagement)

Juin 2126 – 8 jours auparavant Constanta – Roumanie, bords de la mer Noire.

 Un peu avant l’heure de la sieste, Sean sortit par les jardins de l’hôtel où il était descendu la veille au soir. Il s’engouffra dans le gros break aux vitres opaques qui attendait dans la rue adjacente et s’installa sur la banquette arrière.

« Messieurs j’ai rendez vous avec une personne de votre connaissance, je crois. » dit il benoîtement aux deux hommes assis à l’avant, un grand type et le conducteur à l’air nerveux.

« C’est prévu ne vous en faites pas. » lança le chauffeur d’une voix crâne.

« Je ne m’en fais pas.» Sean jeta un coup d’œil au type assis devant lui. Lunettes d’amplification, scanner : un watcher doublé d’un homme de main, apparemment.

 « Dites donc c’est pas de la camelote vos implants de surface. » lui dit-il.

 Le géant ne broncha pas. Il consultait ses résultats, apparemment.

 « Vous non plus c’est pas précisément de la camelote. »

 « Bah vous savez ce que c’est. Pour gérer autant de bécanes la haut »

 L’homme eu un fin sourire.

 « J’ai sans doute l’air d’un videur un peu épais, monsieur l’inconnu dont je ne veux pas savoir le nom, mais je ne parlais pas de ces interfaces là. Ce que vous supposez n’être que mon scan voit plus loin et mieux que ça »

 « Trajan ! Laisse le client tranquille s’te plait ! Excusez le monsieur, c’est un fouineur. » Claironna le chauffeur en démarrant.

 Sean sur sa banquette arrière se rapprocha d’eux.

 « Peut-être est ce une déformation purement professionnelle ? Qu’en pensez vous ? » Glissa-t’il.

 « Traj Bordel de dieu ! Pourquoi tu fermes jamais ton claquoir ? »

 « Trop tard ! Monsieur aurait eu un doute sur les résultats de mon inspection quoique je dise. N’est-ce pas cher client ? » Le géant remua sur son siège.

 Sean eu un rire sarcastique sans joie.

 « C’est exact.»

 « Alors ? » demanda le grand type en passant une main dans ses boucles châtain clair.

 « Alors – Dit Sean - je m’explique mal pourquoi notre, euh… ami commun. Votre Patron j’imagine, me fait convoyer par un watcher. Mais sûrement il doit avoir une raison. »

 « Ah je vois que vous n’êtes pas au courant ! » Dit le dénommé Trajan.

 « Eh bien renseignez moi dans ce cas s’il vous plait » Demanda Sean.

 « Notre patron est tombé raide flippé depuis trois semaines. »

 « Et ça nous fout assez à cran du reste ! » Ajouta l’homme qui conduisait.

 « Ah…et il y’a une cause à cette brusque inquiétude ?».

 « Mort de rire !!! T’entends ça Michal ? Une brusque inquiétude ! Vous connaissez Monsieur Xu cher client ? »

 « Au risque de vous surprendre, oui. »

 « Alors vous savez que pour altérer l’humeur du patron plus de 48 heures d’affilée, il faut une sacrée brassée de mauvaises nouvelles. »

 Sean se repoussa sur la banquette et baissa légèrement la vitre arrière.

 « Il est comme nous tous, ça dépend en grande partie d’où et par qui transitent les nouvelles. Non ? »

 « C’est bien pour ça que je vous ai signalé que j’avais repéré votre attirail – silence – Bon on fait comment maintenant ? »

 « Vous me déposez en stand-by dans le break avec l’un de vous, l’autre va à la pêche et au rapport. Ensuite on avisera.» Dit Sean.

 « Autre solution… » Commença Michal derrière son volant.

 « Expliquez lui Trajan je vous prie ». Le voyageur commençait à fatiguer.

 Trajan se tourna vers son acolyte, releva brièvement ses lunettes et déclara posément :

« Monsieur notre client inconnu a un déliteur, Michal.»

 « Un…un déliteur ? Bordel Trajan ! Pardonnez-moi sir, ça n’a rien de personnel… mais … comment as-tu pu laisser s’approcher, entrer dans la bagnole un gars avec un déliteur ???! »

 « No panicos Michal – se défendit le watcheur -  le déliteur de monsieur est implanté j’ai pas pu le voir avant qu’il soit assis. »

 Le conducteur faisait vraiment peine à voir. Son teint avait viré verdâtre.

 « Voyez monsieur, il y’a une heure c’est lui qui me rassurait à propos de cette course sans histoires.. » blagua Trajan en lançant un clin d’œil appuyé à Sean.

 « Ca te fait peut-être marrer vu que toi t’es pas concerné. Mais je te signale qu’il pourrait très bien m’obliger à te sauter à la gorge. Et toi, tu ferais quoi gros malin ? » Grogna Michal.

 « Je te buterais »

 « Sans rire ? T’as déjà vu un type qui bouge sous l’effet d’un déliteur ? »

 « Ouais et ailleurs qu’à la TVid. Contrairement à toi. »

 « Stop ! On se calme. Mon déliteur est sage, il n’obéit qu’à moi et je n’ai pas prévu de m’en servir. » Intervint Sean.

 Le chauffeur inspira à fond. « Et si vous l’utilisez sur le patron, on devient quoi nous ? »

 Sean commençait à en avoir sérieusement assez de leur cirque. Il décida de se concentrer sur le watcher puisque celui ci semblait au moins capable de lâcher prise.

 « Vous prenez de l’ophtrans pour inhiber les effets d’ondes psy ? » Demanda t’il.

 Le gars reprit à la volée en secouant son crâne massif.

 « Non ! Comme vous le savez sans doute c’est trop lourd. Y’a d’autres molécules maintenant, comme l’Ibtrans… Les effets secondaires sont plus faciles à gérer. »

 « Mais ça cogne quand même non ? » Lança le Major rank spatial.

 « Ouais. Malgré cela, comme je l’ai dit, celui qui a vu les effets d’un déliteur dans la vie réelle est violemment incité à éviter que ça lui arrive à lui ! Je m’arrange pour utiliser que dans le cadre de mon boulot » 

« C’était pendant les évènements du Donetsk que vous avez assisté à l’emploi ?»

 Le dénommé Trajan eut une grimace pleine d’amertume.

 « Bingo » 

« Bon…mais puisque vous êtes dans le bain maintenant. Vous avez su qu’on a eu leur peau par la suite, non ? » Répliqua Sean. Le géant se tortilla sur son siège :

 « C’est ce qui se dit, Sir… » - Répondit-il -  « Mais des trucs pareils franchement : c’est à vous dégoûter définitivement de l’amélio et de ceux qui les inventent. »

 « Nous n’avons pas inventé le déliteur – rétorqua Sean, piqué au vif -  Même s’il est sur que nos recherches ont permis à d’autres de le concevoir ! »

 La voiture roulait à présent à travers une steppe rase plombée de soleil. Laissant le delta du Danube loin derrière eux, après une demi-heure de trajet sur voie rapide. Sean reprit la parole.

 « Vous savez, Trajan, ce n’est pas vraiment un déliteur que j’ai.» – Dit t’il, en élevant  la voix pour que Michal puisse entendre - .« L’effet de mon dispositif n’est pas le même. Son but non plus.» Conclut-il.

 Le « déliteur » était un produit dérivé des recherches sur la suggestion mentale. Concocté et produit dans des labos clandestins par des filières démantelées par les Impalpables depuis.

 Une fois focalisé sur un sujet doté d’implants cérébraux profonds l’appareil permettait de diriger les pulsions de la cible pendant environ trente minutes en se maintenant à une distance de 15 à 20 mètres. Pour ceux qui ont déjà eu maille à partir avec un molosse d’attaque, imaginez que le molosse est un être humain capable d’utiliser tout son environnement pour obéir à un ordre simple, du genre : « Attaque ! » ou « tue ! », qu’il n’a aucune peur et qu’il bouge près de deux fois plus vite qu’un être humain normal. Au delà de ce délai, mieux valait s’éloigner du sujet ou l’achever sans attendre, car le processus n’était pas réversible. Le psychisme de la victime implosait avec le réseau neuronal et la victime était perdue sans aucune possibilité de retour.

 Il restait quelques déliteurs qui n’avaient pas été retrouvés et certains clans maffieux particulièrement tordus essayaient occasionnellement de les utiliser. Il était classifié comme arme de catégorie 7 dite anti-humaine et s’en servir ou même en parler, sans parler d’en détenir était devenu une entreprise assez bouillante. Les dispositifs de suggestion forcée par ondes α/psy ne jouissaient nulle part d’une presse élogieuse.

 Au bout d’une heure de route supplémentaire vers l’est, le break approcha d’un gros hameau établi sur quelques monticules rocheux, à peine des buttes, comme une oasis au milieu de l’étendue plate. Marronniers, noyers, tilleuls et acacias avec de beaux bâtiments bas en pierre sèches.

 Pendant que Michal se garait sur les bords d’une placette ombragée, Trajan sortit une arme de poing à la crosse ouvragée et l’agita comme une duègne aurait tripoté son éventail. Michal sortit et fila vers une bâtisse à deux étages devant laquelle trois hommes assis autour d’un établi réparaient une carriole en fumant et en devisant placidement.

 « Je vais ranger mon outil dans son étui, cher inconnu » décréta Trajan d’un air définitif dès que le chauffeur fut entré dans la villa - « Soit tout ça est trop sérieux et je n’y pourrais rien, soit… nous prendrons cinq minutes pour respirer librement à présent que ce pétochard de Michal n’est plus là »  

 « Votre collègue n’est il pas tout bonnement prudent ? » S’enquit le Rank 2.

 « Vous êtes un Rank spatial Sir… et malgré certaines bizarreries et irrégularités que je décèle chez vous, je ne crois pas qu’un chef cow-boy de là haut puisse venir gaspiller son précieux temps pour péter les couilles à d’humbles gangsters russophones… d’ailleurs pas si méchants. »

 « Ah bon ! Vous avez laissé tomber l’extorsion et la menace ? » Les sourcils roux de Sean vibrèrent fugacement.

 « Vous me comprenez parfaitement je crois, monsieur ! » – Dit Trajan d’un ton ferme – « Avec Xu, pas de kidnappings médiévaux, pas de gamins bousillés, pas de traite d’êtres humains, juste un peu de parasitage et des activités extralégales disons…modérées. Je peux même me payer le luxe d’imaginer que je pourrais le quitter si ça changeait. »

 Sean sourit en le regardant de biais.

 « Que demander de plus en effet ? »

 Un petit homme replet à la moustache grise drue et vibrante, aux yeux rieurs et d’allure enjouée vint vers eux. Son physique à la Dersou Ouzala était célèbre partout où il passait.

 « Venez cher ami, venez ! Je suis si content de voir que mes mauvaises manières n’ont pas suffit à assombrir votre venue. »

 Xu en faisait toujours des tonnes, se dit le pilote nouveau zélandais. Ou bien rien n’était feint ? Tous les Rank 1 que Sean croisait depuis un moment lui semblaient pareils à des monades/nomades vaguement tentés par un retour à une enfance un peu irréelle, pleine de frasques et de théâtre. Xu, chinois d’origine Hakka, dirigeait un petit clan de la pègre ici, et était le chef du Motif pour la région Asie. Cette infiltration permettait aussi à la Charte de garder plus qu’un œil sur les activités clandestines, du delta du Danube jusqu’au Kirghizstan.

 « Oui. Vous avez raison ! » Tintinnabula le vieux Xu en entraînant Sean à l’intérieur. « Nous sommes de drôles d’oiseaux… et nous abordons à peine notre pleine maturité. N’est-ce pas une petite honte pour des centenaires ? Mais venez au premier étage cher ami, nous y serons tout à fait tranquilles pour discuter.»

 Ils montèrent et s’installèrent dans une vaste chambre de maître au sol carrelé de tomette ocre recouverte par des tapis élimés mais splendides. Sean ôta respectueusement ses mocassins et s’approcha de son hôte qui refermait la porte. Le vieil homme tapota ensuite une brève séquence sur un bracelet magnétique à son bras gauche, vérifia une ou deux données sur le boîtier encastré à côté du chambranle.

 « Bien, nous voilà chez nous, en toute quiétude si l’on peut dire. » Dit-il en  chinois.

 « Je reste debout Xu, si vous permettez, pour le moment »  

 « J’ai tout mon temps et vous avez toute mon attention, Mac Lyam. Mais moi je vais m’asseoir.» Fit le vieux. Sean se mit à arpenter lentement la pièce en marchant sur les tapis.

 « Tout d’abord… » –Dit-il -  « Y a-t-il une réalité tangible de laquelle je devrais être averti derrière l’inquiétude dont, aux dires de vos convoyeurs, vous seriez affligé ? »

 « Je me suis permis de vous intégrer à un schéma général concernant mon exfiltration, c’est tout. »

 Sean resta en appui sur une jambe en s’arrêtant dans son mouvement.

 « Cela ne remet pas en question votre position au sein des instances… ? »

« Au contraire ! Je rejoins le quartier général Asie du sud-est. Akhmatova vient de mourir et je la remplace. Mon rôle de surveillant de la zone centrasiatique ouest en ces lieux prend fin. That’s life ! Dommage pour certains de mes affidés ici, ce ne sont pas tous de sombres brutes..»

 Sean Mac Lyam, s’arracha aux tapis et alla finalement s’asseoir sur un fauteuil.

 « Ah… Je comprends mieux pourquoi Trajan m’a fait des propositions. »

 « Il se doute de quelque chose vous croyez ? »

 « Ben, il m’a quasiment fait une offre de service. »

 « On ne peut pas mener en bateau des intuitifs comme lui. »

 « J’aurais peut-être besoin d’un ailier dans les mois à venir, Général…  J’ai cru comprendre que la perspective de devoir aller émarger chez la concurrence locale l’ennuyait »

 « Ça parait raisonnable, Trajan n’a plus d’avenir ici comme watcher…trop vieux, trop pointu. » dit le chinois fermement.

 « Si vous m’y autorisez je lui parlerai »

 « Bien volontiers ». Dit Xu – « Et maintenant, cher Grand Cœur, de quoi avez-vous besoin ? »

 « Que vous contactiez une de vos ancienne collègue : Shaarka. »

 « Shaarka Mukherjee ? »

 « Oui »

 « Difficile sans éveiller des soupçons ça…ça prendra quelques jours de délai. »

 « Hmmm...Bien sûr.- Sean posa deux doigts sur ses lèvres, il reprit - J’ai une jeune camarade que nous voudrions infiltrer dans les milieux Intégrationnistes »

 « À son insu, I presume ? » fit Xu en grimaçant.

 « Dans un premier temps oui. Enfin, ce n’est pas encore très clair. »

 Xu soupira, se releva, alla fermer les volets et revint en pianotant sur son pack-bracelet.

 Un Holo 3D de la terre et de son environnement spatial avec positionnement des principales stations relais, stations fixes et satellites apparut au milieu de la pièce, il s’approcha et d’un geste de la main très élégant il zooma vers le point exact du globe où ils se trouvaient tous deux.

 « Et maintenant montrez moi en gros et surtout en détails comment vous imaginez votre affaire, s’il vous plait. Si je n’ai pas d’arguments précis à fournir à Miss Mukherjee il est inutile que je la contacte n’est ce pas ? »

 Sean avança et bascula l’hologramme. Il remplaça l’image de la terre par celle de la lune. Xu le regardait d’un air pénétré, nullement surpris.

 « C’est parce que les réponses se trouvent probablement dans cette zone que je commence par la Lune et sa périphérie. Toutefois, il est bien évident que nous n’allons pas foncer là-bas tête baissée au risque de griller toutes nos cartouches. »

 Après une heure de briefing et de nombreuses questions/réponses, Xu fit claquer sa langue sur son palais.

 « Parfait. Je vais aller proposer à Trajan d’écouter ce que vous avez à lui dire et ensuite j’appellerai pour trouver notre amie qui doit encore se trouver quelque part en Malaisie. »

Stratoport de New Constanta – restaurant panoramique. Le même jour, en soirée.

 D’immenses ballons stratosphériques amarrés sur le tarmac projetaient leurs ombres sur les baies vitrées. D’autres redescendaient de la stratostation, tels de gigantesques ascenseurs.

 « J’accepte votre proposition si vous pouvez m’en dire un petit peu plus sur votre implant d’Alien. » dit Trajan à Sean tout en touillant son café turc.

 « Votre pote avait raison, la curiosité n’est pas qu’un boulot chez vous, c’est une seconde nature.. » remarqua Sean, amusé.

 « Michal n’est pas mon pote, c’est un petit couillon. D’ailleurs actuellement je n’ai pas de pote. Au lieu de ça j’ai un possible futur patron, et j’attends une réponse. »

 « Vous vous contentez d’utiliser les applications des ondes Alphas ou vous y comprenez un peu quoique ce soit d’utile à une démonstration théorique ? »

 Trajan se balança sur sa chaise et plissa les yeux.

 « Je vous promets de ne pas me mettre à pleurer si je me sens perdu. »

 « Vous allez voir c’est assez intéressant. »

 Sean claqua des doigts pour appeler le serveur.

 « Pourrions-nous payer s’il vous plait ? » Dit-il.

 Le garçon s’approcha d’eux et avec un air maussade annonça : « Ça fera 17 messieurs ».

 « Okay, mais nous préférerions nous en aller sans payer. » répondit Sean.

 « Ça fera 17 messieurs » répéta le serveur.

 « Mon ami voudrais aller uriner sur le comptoir, vous n’y voyez pas d’inconvénient ? » dit Sean.

 « Ça fera 17 messieurs »- Le garçon de salle semblait bloqué comme un automate. Sean se leva et se rapprocha de lui calmement, sans hausser le ton.

 « Fort bien ! » dit-il –« Je vais m’approcher de vous et vous arracher les oreilles. D’abord la droite et puis ensuite la gauche. »

 « Ça fera 17 messieurs » Répéta le garçon.

 « Avec les dents.» jura Sean d’un air féroce.

 « Ça fera 17 messieurs »

 Trajan ouvrait des yeux ronds, après un geste bref à ses lunettes, il applaudit des deux mains en s’esclaffant.

 « Donnons lui ses misérables couronnes, et libérez le. J’ai besoin d’une pause. »

 Sean se rassit, déposa un billet de 20 sur la table. L’homme se retourna l’air surpris, les ramassa et lui rendit la monnaie. Quand il fut reparti, Trajan demanda.

 « Ce type n’a pas d’implants profonds. Comment avez-vous fait ? »

 « Pas besoin. La résonance ne s’exerce pas via les Implants. C’est un champ alpha indépendant. J’ai joué sur sa persistance rétinienne et sa zone mémorielle, mais d’autres combinaisons plus…élaborées sont possibles.»

 Trajan siffla - « Balèze. On peut le bloquer grâce à des molécules inhibitrices votre engin ? »

 « On m’assuré que non, les tests pratiqués n’ont pas démontré une telle éventualité avec les molécules connues. »

 « Donc, je peux jeter mon Ibtrans ? » 

 « N’en faites rien, si vous voulez qu’on travaille ensemble. J’ai besoin d’un ailier en acier de trois pouces. » 

 « Hmm. Mais, dites moi, si votre truc fonctionne sans s’appuyer sur des implants comment pouvez vous cibler la victime ? »

 « Grâce à l’étendue du champs, à son amplitude. » Sean attendit la suite.

 « Vous voulez dire que vous pouvez altérer une zone entière ? »

 « Oui »

 « Donc plusieurs personnes peuvent être affectées en même temps ? »

 « C’est le cas. »

 « J’ai du mal à vous croire. » Lança le watcheur roumain.

 « Observez bien alors, et surtout écoutez attentivement, je ne vais utiliser que la combinaison de tout à l’heure. » Dit Sean en fermant les yeux.

 Dans tous toute la salle du restaurant où ils étaient, on entendit comme un bruit sans son. Les conversations reprirent exactement au moment où les convives et le personnel les avaient laissées 4 secondes auparavant. Puisque les paroles  reprenaient sur des syllabes parfois tranchées en plein vol, cela fit comme une détonation sonore. Suivies du bruit de trois ou quatre verres brisés qui, ensemble avaient échappés à leurs propriétaires, propriétaires qui se récrièrent et se confondirent en excuses. »

 Trajan se tenait au bord de la table à deux mains, l’air interdit, la mâchoire ballante

 « Par Saint-Georges, ça fiche un sacré bordel votre truc ! » Marmonna t-il.

 « En dehors de quelques verres cassés ils ne sont aperçus de rien et ne se souviendront pas d’autre chose que de les avoir inexplicablement lâchés. »

 Quelques clients vérifiaient en questionnant leurs voisins s’il y’avait eu un bruit extérieur violent ou une secousse quelconque sur le stratoport. Mais tout le monde assura qu’aucun évènement de ce genre n’avait eu lieu. L’ascenseur géant sur le tarmac continuait son manège sans heurts, imperturbable. Trajan questionna un peu plus avant Sean.

 « Combien de temps pouvez vous suspendre le « timing » d’une foule de cette façon ? »

 « Pas très longtemps. » - Répondit librement Sean.- « Car il faut entrer dans un cycle de répétitions successives et au bout de sept ou huit, le cerveau des cibles réajuste… et la situation devient alors très, très, très pleine de confusion »

 « Pratique pour vider les poches en toute discrétion. » dit Trajan –« Et pourquoi suis-je épargné ? »

 « J’ai étalonné un de vos implant au préalable. Il active en mode neutre donc voilà… »

 « Hmm, air connu…Et si vous laissiez un émetteur de champ de ce genre poussé au maximum dans un lieu passant ? »

 Sean haussa les sourcils. Le grand type, avec ses questions impertinentes, lui semblait de plus en plus pouvoir convenir à ses desseins.

 « Vous le feriez, vous ?! » Demanda t’il.

 « J’ai toujours eu un penchant pour les blagues scabreuses » Dit l’autre, en se renfrognant un peu.

 « Eh bien… » Dit sean – « …Je crois que, après un court paroxysme de désordres collectifs involontaires et sûrement grotesques, les autorités du stratoport, alertées, déduiraient qu’il s’agit d’un champ psy. Ils chercheraient l’émetteur pour l’analyser. Avec des robots si nécessaire. »

 « C’est une blague qui ne marcherait qu’une fois en somme… »

 « Oui et non »

 « Pourquoi ? »

 « Parce que, cher Trajan, ces dispositifs ne sont pas prévus pour être capturés. Il s’autodétruirait »

 « Aha…Celui que vous avez implanté aussi ?.. »

 « Il y’a une différence entre en dire un petit peu plus, et tout dire. »

 Le grand watcheur  se marra et se remit à se balancer sur sa chaise. Il jeta un œil de coté sur le Tarmac et rapprocha son siège en regardant le Rank spatial :

 « D’accord. Mon rôle consistera en quoi ? Dans les temps à venir.»

 « D’ici à quelques mois, je ferai équipe avec une jeune personne très douée et nous nous déplacerons très vite. La zone couverte est la Terre et espace Lune. Vous êtes aussi discret que vous pouvez, vous restez aux aguets, vous la protégez, si possible sans vous trahir et vous me rendez compte périodiquement. »

 « Elle est au parfum ? »

 « Pas dans l’immédiat. »

 Trajan opina.

 «Bon, c’est vous le patron…  J’opère à quel titre ? »

 « Vous aurez les papiers d’un observateur technique officiel. Et… Trajan, vous travaillez sous mes ordres mais votre employeur est un groupement Rank… euh…discret. Si je devais être mis hors jeu vous seriez contacté. Enregistré ?! »

 « Gravé. »

 « À propos, vous êtes appareillé pour la Gravité zéro ? »

 « On est à l’Astroport, je parie que vous allez remédier à ce léger détail ! » dit Trajan avec un air gourmand

 Vers 2O75, les Amélios, les Ranks 1 et 2, auxquels il faut ajouter pour être tout à fait juste les centaines de milliers d’Amélios Sauvages qui, bien sûr, se multipliaient, représenteront une fraction appréciable de la population mondiale. Le recensement du PNUD de 2075 dans ses conclusions aux annexes démographiques, affirme que 4 % à 5% des humains environ vivaient à cette date plus d’un siècle dans des conditions d’adultes en pleine possession de leurs moyens. (Sauf naturellement en cas d’accident, maladie incurable, suicide, mort violente,  etc.).

 - (Petit point sur le Vaev.) - Romuald Gotes – dit « Romuald de Samostate » écrivait en 2095 : 

 « Le jour où les unités centrales des ordinateurs individuels ont eu assez de puissance et d’esprit pour procéder elles-mêmes de manière automatique et cybernétiquement correcte au cryptage et au décryptage de signaux complexes, mon grand père Bill dit à nos associés : « La messe est dite ! ». Nous avons ensuite travaillé à faire émerger une nouvelle Toile Mondiale en nous appuyant sur le système Vaev (For : Virtual assistance électronique au Voile), que l’armée des états de ce qui allait devenir le Northamérica venait de lancer. La lutte pour son contrôle entre autorités politiques et Trusts allait durer jusqu’à l’édification des premières missions vers Jupiter et sa région. A leur retour, mon père, annonça lors du sommet de Ryad que : « Lorsque les carottes sont cuites, il ne reste plus qu’à manger les carottes. ». Je crois, quant à moi, que le Vaev était la seule solution raisonnable pour éviter la chute de la maison Gotes. Donc, de gros ennuis pour pas mal de gens.»

 (Extrait de – « La Saga Gotes, une histoire qui vous rendra gaga. »)

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(bruits de couloirs)

 

Région des grands lacs  - Northamérica – Cellule de Com du Président des états Unis de Northamérica. Deux mois auparavant.

 « Qui sont ces gens ? » Tonna James Rivers IV face à son multiplex. Il détestait qu’on interrompe son parcours de golf.

 Ruslan Pskov le tempéra depuis son bureau des rives du lac Baïkal, un magnifique paysage boisé en arrière-plan.

 « Ce n’est peut-être pas la bonne question mon cher Rivers. Après tout, les Ranks avec leurs filiales commencent à marquer le pas et on sent de nettes dissensions chez eux. Les Lysistratéennes semblent plutôt inactives, les sectes de tous acabits, les mouvements terroristes de ceci et de cela… enfin bref, le bordel qu’est devenu notre chère humanité ne fait que suivre sa pente naturelle. Nous-mêmes, ne sommes plus que les héritiers d’Empires croupions »

 Rivers poussa un léger grognement et reprit : « De gros croupions quand même ! Résumons-nous : on est piégés sur notre propre globe à la merci de sympathiques philanthropes en avance sur nous sur à peu près tout. Des gangs de femelles hystériques font du yoga humaniste sous des tentes à oxygène blindées et invulnérables plantées sur tout ce que nos vieilles civilisations révèrent et elles en filtrent l’accès au compte-goutte – je ne l’admets pas mais je m’en accommode…Je n’aime pas l’idée d’être materné, mais je m’en accommode... » - Rivers reprit son souffle. Il fit semblant de compter sur ses doigts - « Les fêlés et les manipulateurs de masses les plus nocifs depuis Hitler et Staline sont tapis au sein de toutes les grandes concentrations humaines actuelles. Nos propres religions nous haïssent et voici que de nouveaux barjos parlent de remédier à tout ça grâce à une révolution des machines et d’intelligences artificielles. En gros, j’ai compris ? »

 Ruslan Pskov, président de la Russie, haussa les épaules avant de répondre.

 « Il y’a du pour et du contre. On ne sait rien d’eux, James ! Rien n’est aussi clair que vous faites semblant de le croire… Le monde reste crispé autour de ces foutues contraintes limitantes et la course aux découvertes emprunte des voies inattendues. Il est à craindre que le couvercle ne tienne pas la pression dans les décennies à venir. ..C’est ce que pensent les Chinois et les Nippons depuis un moment déjà.»

 L’américain rassembla ses idées.

 «Hmm, d’après ce que je sais vous avez connu une situation un peu similaire entre les deux guerres du XXème siècle, non ? » Dit Rivers qui faisait son show de yankee inculte. C’était une de ses manies préférées. En réalité, en plus de ses autres titres et qualités, il y’avait 3 doctorats en sciences humaines et sociales dans sa bio.

 Ruslan Pskov avait l’habitude des cabotinages de l’Américain. Il répondit :

 « Oui. En 1921/26, Après la guerre civile, quand le Parti Léniniste décomposé et exsangue a été obligé de reprendre en main la gestion du pays. On a appelé cela : la société des sables mouvants. Tout semblait se dérober aux tentatives d’exercer une quelconque pesée sur les évènements. Une période désagréable. Beaucoup moins cependant que celles qui ont suivi ! » Pskov connaissait fort bien, lui aussi, son histoire russe.

 

« Vous imaginez le même schéma avec le même genre de conséquences transposé à l’échelle mondiale ? » Demanda Rivers, les paupières plissées.

 « Comme disent les français : ce serait la fin des haricots ! »

 « On ne peut pas prendre ce risque, Ruslan. Ni nous, ni les européens avec leurs foutus haricots, ni les Ranks, ni personne ! Il FAUT trouver ce qui se passe et y mettre le holà s’il s’avère que ça fait partie des choses qu’il ne faudrait même pas essayer d’essayer ! »

 Les dirigeants nord-américains avaient perdu pas mal de leur superbe et une bonne dose d’illusions en ce début du XXIIème siècle. Pskov écarta les bras en signe d’impuissance.

 « Les instances officielles de l’alliance des Ranks et fédérés coopèrent pleinement avec nos services…malgré cela, ils ont l’air de nager dans la mélasse, eux aussi. »

 « Bah, les Ranks ont bien été dépassés par la bande des Lysistrates par le passé… » Renifla l’américain.

 Pskov se redressa d’un air surpris  « Vous êtes sérieux là ? » Demanda t’il. 

 « En fait non ! Eux et les Lysistrates c’est la même eau. » Rivers se moucha.  « Mais ces satanées druidesses les ont coiffé au poteau. ». Il adorait positivement avoir le dernier mot. Ruslan Pskov, pianota un instant et lui transmit les codes nécessaires aux échanges de données entre leurs secrétariats à la sécurité tout en parlant, avant de déconnecter la liaison.

 « Officieusement Rivers – lui dit-il - je vous avouerais que j’en suis ravi. Depuis la Crise de Cuba jadis, nous ne sommes jamais passé aussi près de la catastrophe qu’à ce moment là.»

 « Oui… Pourvu qu’on ne se réveille pas trop tard cette fois-ci ! »

 

« Comme vous dites. »

 

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(base luna L7)

 

Chapitre 2

 


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Chantier Lunaire Base L7 – dite R3 – équipe de forage 2 - un an auparavant. (2125)

 « Comment se comportent nos petits rongeurs Issa ? »

 « Ils bossent comme des dingues, on avance plus vite qu’un chalumeau dans un pain de margarine. »

 Le tunnel cylindrique de 30 mètres de large mesurait déjà plus de 400 mètres de long.

 Les sept membres de l’équipe 2 s’affairaient avec application, sans hâte. Le boulot était même agréable puisqu’ils ne portaient que des scaphandres légers dans ces tunnels, rien à voir avec les encombrantes armures bourrées de systèmes de survie qu’ils devaient se coltiner en extérieur. Sous deux cent mètres de roche lunaire les radiations et les météorites n’étaient plus un problème de tous les instants. Un des modules autoporté leur garantissait une autonomie de plusieurs jours si nécessaire en cas de pépin minier, le temps qu’une équipe de secours vienne les dégager en cas d’éboulement par exemple. Cas de figure bien improbable d’ailleurs.

 « Avec ces sacrées bestioles on peut transformer tout le cratère en termitière géante. » dit quelqu’un.

 Les nanos projetés réduisaient la silice en agrégats moléculaires suffisamment fins pour être aspirés au fur et à mesure par simple variation de la pression. Un segment mobile de recomposition, celui sur le bord duquel leurs modules de travail bourdonnaient doucement, suivait le mouvement du front de coupe, progressant à la vitesse d’un homme au pas lent. Sans une gestion constante de leur environnement et leurs scaphandres spécialisés, les franges du nuage de fin brouillard de particules mêlées les auraient condamné à une pénible agonie en quelques heures.

 « Hallucinant comme performance, hein ? »

 « Tu m’étonnes, pas étonnant que le procédé soit proscrit sur terre. »

 « Yo ! On manipule des outils assez dangereux, même en conditions lunaires… »

 Les arceaux externes du segment faisaient des séries de pauses durant lesquels des robots réinjectaient les silicates retraités vers les parois du tunnel. Des jets de lasers au plasma fixaient les couches en strates successives de céramiques alvéolées savamment assemblées. Les deux opérateurs du module principal firent signe au reste de l’équipe qu’ils allaient arrêter la coupe. Chacun s’occupa pendant une heure de veiller à l’extinction des fonctions, l’une après l’autre. L’énergie déployée pour générer cette offensive roulante de nano machines aurait suffit à alimenter un sous-marin nucléaire d’attaque.

 

Le chantier emplissait le cœur des jeunes Ranks 3 de fierté. Le volume de déchets et de gravats dégagés par le nano tunnelier n’excédait pas 15 % du volume entamé, et ce n’était qu’un début. Bientôt, lorsque la phase d’essais grandeur nature serait bouclée, il leur suffirait d’envoyer leurs Pexs et les procédures fastidieuses de décontamination et de protection pourraient même être reléguées à l’arrière-plan.

 « Combien de volume prévu pour le mois à venir selon tes calculs Issa ? »

 Un des opérateurs releva la résille de protection qui donnait à leurs casques l’apparence d’yeux de mouche, il consulta le noyau Vaev. Une manifeste exaltation épanouissait son visage brun de divinité chtonienne. 

 « A ce rythme là, 18 Kilomètres cubes ! » Dit-il.

 « Avec un seul tunnelier.. »

 Ils s’entreregardèrent soudain, abasourdis par la réalité derrière ces chiffres qu’ils maniaient jusqu’alors sur des simulations informatiq ues. Forer pour installer les grandes bases lunaires actuelles, qui après tout n’étaient que des gros bourgs poussés en graine, prenait aux alentours de dix années. Avec la réussite de ce projet, l’installation pérenne d’une importante colonie humaine sur la lune devenait une perspective grosse d’écueils en tous genres mais tout à fait pensable.

 « Ça marche du feu de dieu ! Allez ! Allons fêter ça, on discutera là-bas ! »

 Ils s’entassèrent dans la navette souterraine, dite « la bétaillère », et remontèrent vers la station d’habitation. Après décontamination, ils s’engouffrèrent dans l’ultime ascenseur qui menait aux quartiers proprement dits, creusés dans une falaise sur un bord du cratère. Ils furent accueillis par les vivats des quarante autres occupants de Base 7 qu’ils nommaient entre eux Base R3 puisqu’elle était entièrement pilotée par des Ranks 3.

 Quelqu’un éteignit l’éclairage. Trois garçons et trois filles, surgirent des six Sas qui ceinturaient le hall central, vidé pour la circonstance, en tenant  deux gigantesques plateaux de victuailles à bout de bras sur lesquels on avait disposé des bougeoirs improvisés.

 « Et maintenant la bouffe !! » Cria joyeusement Mourna qui était l’officier responsable de R3. La clarté naturelle entrait par une mince baie taillée dans la roche, elle se mélangeait au halo doré des cierges quand les silhouettes se déplaçaient pour meubler l’espace d’un assortiment de coussins extra lourds où ils finissaient tous, immanquablement, par s’alanguir.

 Ce fut un banquet barbare et long, style décadence Antique.

 En Grav. Lunaire les moments de détente s’étiraient nettement en longueur.

 « Malheur à ceux qui vont tout nettoyer ! » gloussa la douce Eboshi qui avait laissé tomber son ton mesuré d’officier Ψ. La partie masticatoire du repas avait pris fin au bout d’une grosse heure, entrelardée de conversations tous azimuts.

 Quelqu’un avait décidé de mettre de la musique, et deux courageux athlètes étaient entrés en piste dans la salle de scratch, dite « la cage à Tex Avery ».

 Le Scratch était l’une des célébrités lunaire majeure, plus célèbre que Neil Armstrong lui-même, et cela bien qu’il ne soit qu’un Jeu.

 Le hall était vaste, grossièrement semi ovoïdal et haut de plus de douze mètres en son centre. La « cage », c’était le terrain : un dodécaèdre de matériau transparent à base de cristaux gazeux/liquides. On pouvait faire varier la consistance des parois. En les rigidifiant on y menait des parties de scratch qui était un hybride du squash et de la pelote basque. Le terrain standard « mesurait » 210 mètres cubes soit  environ six mètres sur 6 au sol. En adoptant une texture plus souple on s’y livrait à toutes sortes d’exercices physiques et les mouvements y  gagnaient une qualité acrobatique impossible sur terre.

 Les tentatives pour acclimater les sports de contact direct sur la lune achoppaient sur la fragilité des corps humains. Quand vous portiez un coup avec des muscles conçus pour 1 G de grav sur un corps humain qui oppose une résistance/masse 10 fois moindre que sur terre, les traumatismes étaient assez sévères.

 Pour l’heure deux Ranks dans la cage, en tenues antichoc en mousse se livraient un duel de danse aux allures de capoéira céleste sur fond de R’n’funk. Les applaudissements et les lazzis fusaient.

 « Je lève mon verre à ce moment d’insouciance fort opportun ! » Décréta dans un français impeccable Kenneth, un des guetteurs systèmes de R3. Il empoigna une des outres d’excellent ratafia qui avaient été sorties de dessous les fagots et adroitement s’en envoya une bonne rasade dans le gosier.

 « À la Souciance et à l’Insouciance qui sont l’Yin/Yang du temps présent ! » Philosopha Serge en russe d’une voie où perçait une ivresse d’origine multiple et assez avancée.

 « Prochain chantier : Bab’el’luna ! » répondit Mourna en arabe avec l’air de quelqu’un qui cherche déjà en esprit et par avance à meubler de façon adéquate sa future taverne lunaire où viendront s’épancher le stupre et s’étancher la soif d’aventuriers cosmiques en rupture de ban.

 L’esprit embrumé par cette inhabituelle agitation, Issa tourna la tête vers la baie, en finissant son soda.

 Et il se souvient – Il y’a 34 ans, chez lui, dans le sud du Congo.

 

Il a neuf ans.

 

2091 – Rashloa, Fériel et Magda, lieutenantes Lysistratéennes – Bataillon de maraude 4 - en patrouille dans le secteur du Kivu.

 

« Zb’eh…Regardes-moi toutes ces traces Fériel, ils ont fichu le camps avec leurs T 153 ces lâches ! »

 «Oui, l’équipe de Magda me signale qu’elles voient passer la colonne juste devant elles. Ils ont emportés leur matos et toutes les vivres qu’ils ont pu. »

 « Bon débarras, emmènes tes filles vérifier le village. »

 « Et toi ? »

 « Je vais demander aux femmes combien d’hommes d’ici ont suivis le mouvement. »

 ……….. 

 « Alors ? »

 « Beaucoup de monde. Pas de mines, ils ne tiennent pas à nous avoir en furie sur le paletot dans l’immédiat. »

 « Très avisé de leur part. J’ai réussi à convaincre trois filles d’ici de nous accompagner. Allons chercher ces mauviettes et récupérer les fruits de ce terroir.»

 

Le soir même, aux abords d’un bivouac militaire - sur un carrefour de pistes à 30 km de là.

 

Magda et ses trois subordonnées se faufilent comme des ombres vers la rive du cours d’eau. Elles sautent sur les quatre enfants qui étaient venus y chercher de l’eau. Celui qui portait une petite kalach se retrouve plaqué au sol, ligoté et bâillonné en un clin d’œil. Les trois autres sont aisément neutralisés par les Lysistrates. Elles jettent les jerrycans sur l’autre berge dans les hautes herbes et ramènent leurs prises vers leurs positions à vingt minutes de marche de là en évitant les feux de camps et les sentinelles.

 « Vous nous emmenez où ? » demande un des petits garçons qui doit avoir 7 ou 8 ans tout au plus.

 « Là où on pourra vous poser des questions.- lui répondit Magda - Tu comprends qui on est ? »

 « Vous êtes des soldats-femmes. Vous tuez les soldats-enfants.» dit l’enfant dans un murmure en lui jetant un œil intéressé malgré son air morose. Magda, consciente de ce que l’effet de son physique toubab aux cheveux courts pouvait avoir d’intimidant dans la région, fait passer son fusil d’assaut dans son dos.

 « T’en sais des choses dis donc. »

 Et appelle le reste de l’escouade.

 « Radinez vous les filles, on est assez loin ici. »

 Cinq minutes plus tard, une douzaine de membres de l’unité se coulent auprès d’eux, bientôt suivies par les trois villageoises qui reconnaissent deux des enfants mais se tiennent coîtes en les désignant juste par leurs noms à grands renfort de gestes.

 Rashloa s’approche de l’enfant bâillonné, ses grands bras noirs luisent de sueur. L’enfant a un mouvement de recul. Mais elle l’attrape par la taille et lui chuchote : 

 « Hé la mon garçon » tout en lui retirant son bâillon adhésif d’un coup sec.

 « Ouille ! » commence le petit homme, avant que d’être projeté vers Fériel qui le retourne et le maintient dos contre ses cuisses en lui plaquant une main ferme sur la bouche. Rashloa s’accroupit face à lui sa crinière tirée en arrière, son visage noir et osseux braqué sur l’enfant. Fériel laisse sa respiration entravée redevenir fluide. Lorsqu’il se calme, Magda explique les conditions de leur capture en quelques mots brefs et précis. Rashloa écoute sans quitter l’enfant des yeux. Elle lui tend un gobelet de thé sucré froid tiré de sa gourde, et attend.

 « Tu avais un fusil. » dit elle en revissant le capuchon quand il eut finit.

 L’enfant opine et montre l’arme qui pend au côté d’une des combattantes.

« C’est celui là. »

 Rashloa lui attrape le menton et doucement opine elle aussi du chef.

 « C’est le tien ? » demande t’elle en écarquillant légèrement les yeux.

 L’enfant baisse les yeux au sol, il doit avoir 10 ou 11 ans au maximum - pense la cheffe de Bataillon.

 L’enfant hésite.

 « Difficile de répondre à une question comme celle-là, à cet âge-là. Posée comme ça. » Songent à part elles les autres guerrières, en attendant la suite.

 « J’ai besoin de savoir, garçon. » répète Rashloa. « Je m’en fiche de ton fusil. C’est vous que je veux emporter et les pères du village là-bas » Elle montre la direction au loin. « Tu te souviens que vous y étiez non ? »

 L’enfant respire bruyamment et fait signe que oui.

 Magda s’accroupit en prenant la place de Rashloa qui s’écarte, toujours en appui sur les talons.

 « Regardes moi. C’est moi qui t’ai attrapé, hein ? » Les yeux de l’enfants se reflètent dans ses yeux clairs à elle. Deux flaques de ténèbres moirées, impassibles. Magda échange un bref regard avec Rachloa qui lui renvoie son approbation imperceptiblement.

 « Alors voilà, si tu es d’accord tu partiras d’ici avec moi dès que tu auras raconté un tout petit morceau d’histoire à la grande là, c’est ma cheffe et elle dit qu’elle est d’accord. Elles continueront sans nous.»

 On entend les graminées qui dansent sous la brise du soir. L’enfant cligne et finit par lâcher.

 « C’est mon fusil…C’est Idriss qui me l’a donné au village de ...j’ai oublié le nom. Depuis il était à moi. »

 « Bien. Je t’emmène un peu plus loin dès que tu auras répondu à ses questions. » Fit Magda en montrant Rashloa du pouce « C’est comment ton nom ? »

 « Issam.»

 Les Lysistrates sortent quelques rations et après un bref interrogatoire, Magda, Issam et une des villageoises s’en retournent à travers la brousse vers le village.

 « J’aurais le droit d’avoir des Implants moi aussi…? Plus tard. » Demande le petit garçon au bout d’une heure de marche silencieuse sous une superbe lune d’airain.

 « On verra Issam.» lui dit Magda le plus sérieusement du monde tout en souriant à l’autre femme. « On verra. ».

 

Chantier lunaire – Base L7 – R3  - année 2125  - (suite)

 

« Issa, viens ! Ne te mets pas à l’écart. Viens t’amuser un peu ! » Cria Eboshi.

 Issa se lève et contemple encore une fois la vue sur le cratère à travers la baie. Il se retourne vers les convives et dit tout haut en swahili et en anglais afin que tous puissent l’entendre :

 « Il faut leur dire ! On ne peut pas garder ça pour nous. »

 "Tu veux vraiment discuter encore de ça, maintenant ? »

 « Oui. »

 Le cercle des coussins emplis de billes de pierre anodisées se met à osciller. Une partie des dîneurs s’entraînent les uns les autres vers les alvéoles externes par petits groupes. Les danseurs sortent de la cage, quelqu’un baisse la musique. Un des danseurs s’éloigne vers les alvéoles en maugréant à voix basse. Les conversations se réorganisent sans trop rechigner. On n’entend aucune remarque sérieusement désobligeante mais l’ambiance est devenue molle, terriblement molle. Ceux qui restent empilent provisoirement les reliefs alimentaires. Ils avancent leurs sièges en regroupant les candélabres au centre de la pièce. Tous attendent que les frémissements nerveux s’apaisent aux mâchoires d’Issa, et lui font alors une place.

 Et La discussion recommence. En mode transfert Ondes Alphas/Bits d’abord, histoire de craquer le maximum d’abcès en vitesse.

 La discussion – fragments (Palabres lunaires en ondes cérébrales reconstituées – tentative de restitution.)

 …………………si on va par là, les Implants α log ont un impact bien plus brutal sur l’Humanité que toutes nos singeries technos d’amélios stupides……………………

 Implants α log = canalisation synthétique d’applets dynamiques. Voire l’inverse. Bla bla bla. Ah Ah Ah.

 Implants α log = capacité à saisir/deviner le sens de paroles/Log/pensées étrangères.

 Implants α log = possibilité de sélectionner des lingas franca autour desquelles broder des phonèmes/sèmes non congruents sans rompre le sens général.

 Implants α log = application des recherches en sciences humaines et neurosciences.

 Implants α log = bab’el amélio = amélio bab’el = prolong log = modif radicale à terme.

Implants α log = danger. Multi factorisation imprévisible !

 Implants α log = premier vrai élément de cyberculture globale.

 Implants α log =  bons !

 Repassant en mode oral, Issa avertit Kenneth.

 « Toi, tu ne me refais pas le coup du prince africain impérieux et fier ou je te casse la gueule quand on rentre sur terre.»

 L’autre – (avec un sourire un peu gouailleur) - « calmes toi. »

 Issa – « Non je me calme pas ! Toi tu as eu la vie facile, toi. Moi je ne suis pas un prince, je suis un fils de paysans africains. »

 Un autre – « On s’en rend compte Issa. »

 Issa -  « ça ne suffit pas ! »

 (Rires)

 Eboshi - « On a tous des soucis d’allégeances multiples, Issa. » Le ton de l’officier Ψ perçait à nouveau. 

 Serge – « Moi aussi Issa j’estimerais volontiers que c’est le moment de sortir de la clandestinité, mais notre Projet n’est qu’une partie d’un ensemble plus vaste. »

 Leur chantier enfreignait au moins deux règles majeures et était en porte-à-faux avec la Charte Ranke.

 Pour commencer, ils utilisaient des nanos 5 et 6 très élaborés en extérieur (le fait que l’extérieur en question se situe en fait 200 mètres sous la surface de la lune, avec des atmosphères pressurisées ne changeait rien au principe). Des bestioles qui ne servaient normalement qu’en labo ou en usines orbitales automatisées.

 Secundo, ils adhéraient à un groupement occulte au sein du mouvement Rank. Les groupements qui ne rendaient de compte qu’à eux-mêmes existaient déjà bien sur, mais le leur se permettait de transgresser des normes fondatrices.

 Sans compter d’autres délits. A tout le moins, ils prenaient des libertés qui allaient très loin.

 

Mourna – « Les garçons ! Notre réussite peut permettre aux autres équipes de continuer leurs propres recherches dans des conditions satisfaisantes. Du moins on peut l’espérer.»

 Issa – « et alors ? On va préparer des super-cavités qui seront inéluctablement détectées un jour ou l’autre, et...ensuite? »

 Kenneth – « Vous connaissez tous le plan. L’humanité n’aura jamais dans un avenir prévisiblement proche accès à l’Amélio à 100%. La situation écologique est encore calamiteuse, les ressources dépendent de plus en plus de nos capacités de production et d’extraction. Conclusion : Il faut changer de logique.»

 Quelqu’un – « Attendons que les prochaines synthèses soient confrontées, et exigeons qu’à cette occasion les questions générales soient remises à plat. »

 Kenneth – «  Je propose que l’on contacte quelques Ranks 1 et 2 pour sonder leurs réactions dans la conjoncture actuelle. »

 Issa – « On sait déjà qu’ils ont plus que des soupçons sur nos expériences avec nanoPexs. »

 Mourna – «  Quelqu’un sait où on en est dans ce secteur à propos, avec les actifs nano ? »

 Tout le monde fit signe que non. Ils étaient déjà des séditieux, ils n’allaient pas en plus fréquenter les intégrationnistes, qui eux étaient carrément schismatiques…

 Eboshi - « Voilà au moins deux tâches urgentes en plus du programme technique »

 Kenneth – «  Allons nous coucher, nous déciderons des mesures précises dans les jours qui viennent. Merci à tous et Bravo ! »

 Mourna, la jeune Major kabyle, vérifia que tout était okay - « Issa ? »

 Issa – « Je suis d’accord. Veuillez m’excuser pour le coup de sang. »

 Quelqu’un – « Issa, on te remercie. » 

 Eboshi – « Dormez bien les Zèbres ! »

 

Petit point sur l’arrière-plan du mouvement Rank – Structures et encadrement.

 Les Ranks, sans être une armée ou un Parti de masse à l’ancienne en avaient pourtant de nombreuses caractéristiques. Rien que dans l’industrie spatiale, vous trouviez des personnes sous-contrat qui bien qu’étant perçus comme membres des Ranks par un terrien insouciant (Implants, Amélio biotech, etc.) n’étaient Ranks que du point de vue technique si on ose s’exprimer ainsi. Ils n’étaient liés par aucune autre contrainte que celle du travail. Tant qu’ils respectaient l’esprit de la charte de 2087 qui régissait les relations des Ranks et fédérés  avec le reste de l’humanité, ils étaient si l’on peut dire : des civils.

 Sur la planète, parmi les EVA Ranks, le ratio entre civils et « non-civils » était d’environ 85/15 %. Ailleurs, en apesanteur et outre terre, le ratio s’inversait, 15 % de civils au maximum. (Dans les sites sensibles  terrestres et en stratosphère c’était du 50/50)

 Et naturellement tous les Ranks ne travaillaient pas pour le mouvement mais aussi souvent dans « l’économie générale ».

 Or, pour les Ranks qui n’étaient pas des civils, les situations étaient multiples.

 Depuis la guerre de sept ans quelques écarts par rapports aux intentions initiales  étaient intervenus, mais limités. Ainsi, même si effectivement les Ranks n’avaient pas créé d’Etat au sens territorial et habituel du terme, ils avaient fini par se résoudre à battre monnaie : la Couronne Solaire, qui avait cours dans tout ce qui touchait aux échanges entre industrie ou services Ranks et les autres nations. La couronne solaire faisait maintenant partie des grandes monnaies internationales aux cotés du Dollar, du Yen, Du Rengmi, de l’Euro, etc., avec cotations en bourse et tout le tremblement.

 Un Rank devait un service interne de 4 ans après les procédures biotechs qui faisaient de lui un EVA. Dans les 10 ans qui suivaient. Durant ces dix ans il était considéré comme jouissant de la citoyenneté Ranke en plus de sa nationalité d’origine, s’il en avait une. L’expérience montrait que l’essentiel des problèmes d’adaptation, de compatibilité psychologiques et existentiels prenaient racine durant cette période-là. Au cours de la période de service on prêtait serment à la Charte, serment qui rappelait que les manquements graves répétés et conscients à l’esprit et aux objectifs du mouvement pouvaient se solder par un bannissement pur et simple ainsi qu’une interdiction d’accès totale à toutes les structures, réseaux, et installations Rankes. Il y’avait de tels cas.

 Ensuite, les 4 ans effectués, la personne pouvait ne plus conserver que sa nationalité d’origine, aller s’installer où bon lui semblait, etc. Il restait répertorié comme membre et devait tolérer sans faire trop de manières que le mouvement, même par intermittence, s’intéresse voire s’adresse à lui ou à elle. En échange, on pouvait à tout moment demander l’assistance du mouvement si on l’estimait nécessaire.

 Autre choix possible, on pouvait continuer à exercer une ou plusieurs fonctions pour le mouvement après son service. Auquel cas on se mettait automatiquement en position de devoir accepter des obligations et disciplines supplémentaires. Il y’avait un seuil, assez bas, d’augmentation desdites obligations qui vous faisait basculer de facto dans l’appareil du mouvement.

 Donc, vous prêtiez alors un second serment, qui vous liait cette fois aux structures militaires, diplomatiques, culturelles, médicales, éducatives, scientifiques ou de sécurité. En gros, finie la vie purement « civile », pour quelques années ! Dans les 2 premières structures occurrentes pour au moins 20 ans et dans la dernière…limite non définie.

 Les Ranks 3 et les Ranks 2 de la seconde période avaient bénéficié de parcours de ce type, balisés, codifiés. Pour les plus anciens (Amélios antérieures à 2075) le déroulement était souvent plus chaotique, à cause des évènements bien sur.

 

 

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(malacca peninsula)

mai 2126

 

Shaarka – péninsule de Malacca

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Shaarka avait éteint tout ce que ses implants comptaient de traceurs potentiels. Le mode clandestinité, trente ans d’opérations Impalpables lui en avait appris toutes les subtilités. Un holoclone à son image continuait sans doute à leurrer les caméras des quartiers huppés de Kuala Lumpur, avec la fine équipe de Francesca Tori aux commandes.

 Elle avait pris la veille au soir la ligne ferroviaire Kuala – Bangkok et remontait vers le nord.

 La péninsule étroite traversée par les voies de chemin de fer était grignotée des deux cotés par la montée des océans. Des stigmates du grand tsunami du millénaire étaient encore perceptibles dans les paysages littoraux. L’océan indien était - de loin - l’endroit habité le plus bouleversé par les déséquilibres climatiques de rives océaniques. Le Bangladesh, les bouches de l’Irrawaddy, les îles basses, tout était sous plusieurs mètres d’eau.

 « Presque deux mètres de plus par rapport à l’époque où on survolait le coin depuis le « Nehru » », se rappela Shaarka qui se sentait en veine de nostalgies aéronavales.

 Le train s’enfonça en accélérant sur la ligne haute vitesse dans les terres et laissa à leur gauche la région du dôme fantôme, en Thaïlande.

 Shaarka ralliait le nouveau dôme que les Lysistrates avaient installé à une cinquantaine de kilomètres de là, plus au nord. Ses objectifs de mission étaient clairs et elle avait toute liberté dans les moyens d’aboutir.

 Vêtue comme une simple mère de famille, elle prit un rickshaw mixte électrique à la gare, puis un autocar à hydrogène qui se rendait au dôme. Les régions limitrophes des auréoles lysistrates étaient favorisées en matière de respect écologique, celles que l’on appelait souvent les druidesses y veillaient scrupuleusement.

 Quatre lysistratéennes montèrent et inspectèrent l’intérieur du véhicule tout en répondant aux sollicitations des voyageurs. Elles redescendirent lorsque la dernière station avant les barrages eut finit d’absorber ceux des passagers qui n’allaient pas dans leur zone. Elles adressèrent des signes de la main au chauffeur en s’éloignant. Shaarka se leva et, quand le scan du premier barrage fut terminé, elle descendit avec un petit groupe venu surtout faire du shopping ou du bizness. Avisant les lieux, elle s’invita dans le poste de garde.

 « Bonjour Ser.» dit la femme à l’entrée du bungalow dans le style militaire typique des officiers lysistrates ou ranks. Impossible d’empêcher l’instinct d’une jeune druidesse de déceler en Shaarka un je-ne-sais-quoi inclinant au respect, même involontaire. Enfin, pas impossible, mais fatigant, et inutile dans l’immédiat.

 « Bonjour officier. Il fait bon ici. Les sas ouvrent ce midi ? »

 « Oui oui Ser. » fit la jeune femme, un peu incertaine.

 Les trois ou quatre dômes de cette région d’Asie conservaient un niveau de vigilance élevé. Les birmans, les Thaïs, les minorités Karen et autres, les trafics de l’ancien triangle d’or, les pays Khmers…Pas évident de se fixer par ici quand on gère une communauté néo-monastique féminine.

 « Exactement ce qu’il me faut. » se dit Shaarka, non sans mesurer son cynisme.

 Elle accepta un beedee tendu par une des occupantes du poste qui expliqua en entrant dans le bungalow qu’une première fournée de visiteurs attendait.

 « Vous venez ? » demanda t’elle en lui donnant du feu.

 Shaarka fit signe que oui en soufflant une longue volute de fumée bleue.

 « Bybye, ser !»

 « Bybye. »

 La vie n’était pas partout, tout le temps, inexorablement compliquée.

 Comme tous les dômes en place depuis plus d’une génération, celui-ci était ceint d’une muraille externe en matériaux du cru. Un mur recouvert de parements de pierre, haut comme trois hommes, serpentait sur 12 ou 13 kilomètres, truffés d’électronique et probablement de capteurs cerbères, mur d’apparence ordinaire. Surplombé par une paroi légèrement opalescente que le soleil faisait ressembler à une gigantesque membrane d’aile de libellule.

 « Avec des frises d’Apsaras en ronde-bosse ça serait parfait, Hein ? » ricana un homme à l’allure tape à l’œil, genre vieux beau à chaîne en or, qui avait repéré l’allure insolite et éduquée de Shaarka. Leur groupe approchait d’un des portails d’entrée. Sa compagne, une longiligne personne embarrassée dans une robe chatoyante, se tortilla en direction d’une de leurs accompagnatrices en quémandant l’indulgence pour sa grossièreté. L’homme apparemment était suffisamment connu et nul ne lui prêta plus garde. Ils franchirent la première porte, et la traversée de la membrane commença

 ………………….. 

Shaarka ramassa ses vêtements en ballot et marcha vers la sortie des sas, revêtue de l’uniforme local, tunique/pantalon/sandales, éternelle tenue de l’Asie des moussons et au-delà, qu’aucun étranger n’arrivera jamais à effacer des usages sauf à éliminer un tiers de l’humanité.

 Elle regarda le type de leur groupe, qui sortait lui aussi, dans la même tenue qu’elle-même, noire et blanche, délesté de ses bijoux rutilants, à vingt pas de là.

 « Maintenant, il ressemble à s’y méprendre à un vieux saigneur d’hévéa attendant la pesée journalière. Provisoire mais satisfaisant. » Pensa Shaarka. Ils se firent signe de loin.

 L’ombre portée du champ de force n’excédait pas une trentaine de mètres au sol à cette heure de la journée. Nul n’aurait plus osé attaquer les druidesses chez elles, les dômes étaient trop nombreux et leur puissance aurait suffit à en faire reculer plus d’un. L’alliance Lysistratéenne n’était pas adhérente de la Charte mais il était évident que celle-ci intercéderait en leur faveur en cas d’agression trop flagrante contre elles.

 La plupart des dômes étaient en conséquence ouverts au régime général de l’atmosphère. Seule une barrière énergétique répulsive de cinquante mètres de haut les isolait, qui remontait un peu plus haut au crépuscule. La télédétection avancée et la réputation des bataillons de maraude faisaient le reste.

 Les Vestales se contentaient de refermer entièrement les dômes une fois par mois environ, lors des lunes noires en général. Cela, en soi, suffisait à rappeler leur pouvoir aux populations et psychologiquement, sur les habitants des abords, c’était très efficace. Après le triple coup d’éclat fondateur de leur apparition il y’avait 48 ans de cela, les Lysistrates  élevaient majoritairement leurs dômes dans des régions rurales et souvent pauvres. Là où les ONG et les troupes mandatées des Nations Unies étaient depuis longtemps un souvenir, quand ce n’était pas une gène supplémentaire, les druidesses venaient pointer leurs nez et, si elles trouvaient matière, elles y provignaient. Des petites agglomérations naissaient et prospéraient doucement sur leurs franges, sous leur contrôle attentif. Les druidesses ordinaires ou amélios (il y’en avait parfois dorénavant) habitaient toutes dans un rayon de quelques kilomètres. Un statu quo à géométrie variable régentait les relations avec les autorités officielles, mais aucune force de police ni force armée visibles ne s’approchait des dômes sans prévenir et une fois annoncée, ils venaient et repartaient en marchant sur des œufs.

 « Ser, Ser ! »

 La jeune officière du poste de garde se précipitait vers elle. Shaarka se souvint que les troupes de faction autour des dômes étaient pré harmonisées le temps de leur service, de façon à pouvoir franchir la membrane en vitesse. Elle l’attendait visiblement depuis un bon quart d’heure. Son visage rayonnait autour de deux yeux étirés rieurs. Un visage de chat.

 « Rebonjour, estafette ! » Lança Shaarka à son approche.

 « Rebonjour Ser. Laissez moi porter ça » La fille s’empara de son balluchon.

 « La commandante m’a dit de vous accompagner. » Dit -elle en allant démarrer un scooter.

 L’officière cala leurs sacs dans le side-car et, deux casques plus tard, elle enfourcha l’engin avec un signe de tête. Shaarka monta derrière elle avec une petite moue de regrets. La fille sourit.

 « Je savais bien. » rigola t’elle.

 Elles s’engagèrent dans un sentier boisé qui fit bientôt place à une piste en latérite. On voyait des femmes qui procédaient aux mêmes travaux agricoles qu’au dehors. Beaucoup étaient physiquement affaiblies ou marquées. Les blessées et les malades travaillaient et résidaient  dans l’enceinte. Des enfants aussi participaient à la vie dans le dôme. Mais pas d’hommes adultes. Le mâle, ici, était soit en train de faire quelque chose de précis et était accompagné, soit en train de se rendre quelque part, soit prié de se pousser.

 Dans tous les dômes on trouvait quelques hameaux où résidaient les Vestales et d’où les responsables dirigeaient la communauté. Les services particuliers, enseignement, hôpitaux, centres de gestion technique, ateliers, centres d’entraînement étaient localisés le long de l’enceinte, à l’intérieur, et près de portes. Il y’avait souvent une plate-forme de transports aériens disponible vers la région centrale des dômes Lysistrates. Sauf combats, les druidesses n’aimaient toutefois pas beaucoup s’en servir. Les héliports usuels et les aérodromes jouxtaient plutôt l’enceinte extérieure. Signe supplémentaire, s’il en était besoin, de leur poids militaire et politique.

 « On est arrivées, Ser. » - Fit la lieutenante Lysistratéenne en coupant son moteur.

 Un bosquet d’arbres séculaires abritait un ensemble de maisons en bois de style montagnard forestier. « Des Miaos ont du présider à la naissance de ce dôme » Shaarka vérifia dans ses bases de données. Oui, c’était bien de l’architecture Miao typique. L’ensemble aurait plu à son amie Pham Nguyen. Sur deux des arbres visibles, des cabanes suspendues avec de jolies terrasses surplombaient le hameau.

 Une femme caucasienne aux cheveux mi-longs argentés accoudée à la rambarde d’une des terrasses leva la main en leur indiquant de venir la rejoindre. Elles grimpèrent. La commandante locale était athlétique, robuste, et semblait aborder la cinquantaine.

 « Vous vous souvenez de moi, Ser ? » demanda t’elle en regardant Shaarka tout en lui tendant la main. Son front strié de rides était bronzé comme un vieux cuivre.

 Shaarka lui serra la main. « Magda Jagelska. Vous n’êtes plus en Afrique alors ?»

 « Oulah non, ça n’allait plus du tout pour moi là bas. Le passé et le présent devenaient trop lourds. Je suis l’officier en second ici, chargée des opérations de maraude du secteur maintenant.»

 Elle se tourna vers l’estafette au visage félin qui assistait à ces effusions affectant un air neutre.

 « Merci d’avoir cornaqué notre invitée, lieutenante. Mais asseyez vous Ser.».

 

Lorsque l’officier fut redescendue, elle s’assit aussi, son visage perdit de sa vivacité et se concentra dans ses yeux.

 « Je ne pensais pas vous retrouver ici, Shaarka. Comment allez-vous ?»

« Ça va. Et vous ? »

 « Pas bien. Fériel et Rashloa sont mortes, vous l’avez su non ? Issa bosse là haut et je m’inquiète pour lui. Je compte les mois qui me séparent de la fin de mon mandat ici. »

 « Je ne voulais pas faire resurgir des souvenirs si douloureux, je suis désolée. »

 « Bah, laissez tomber, Shaarka. On ne va pas se mentir. »

 « Comment est-ce arrivé ? »

so-fareast-font-family: "Arial Unicode MS";"> « Il y’a trois ans, ici même, un accident d’hélico. Rashloa pilotait…À 90 ans…Quelle tête de mule !»

 « Je suis venue avec beaucoup d’arrière-pensées et d’attentes, Magda. »

 « Je sais. Me voilà obligée de jouer la comédie de la surprise devant mes subordonnées alors que je me doute bien  que vous n’êtes pas là par hasard et que vous saviez me trouver ici.»

 « Exact et encore exact. » Dit Shaarka. Les deux femmes avaient nettement l’air d’avoir le même genre d’âge. Avec peut-être un léger avantage pour l’indienne.

 « C’est curieux vous ne trouvez pas ? Je pourrais presque être votre petite-fille et pourtant j’ai comme la sensation que nous sommes arrivées au même point de nos vies respectives. » Dit Magda. Elle se leva.

 « Il se peut que ce soit bel et bien le cas. » - Approuva gravement Shaarka en se redressant.

 Les deux femmes étaient à présent debout et se saluèrent à l’asiatique en inclinant légèrement le buste.

 « Vous avez besoin d’aide, Ser Mukherjee, n’est ce pas ? » Demanda Magda.

 « Oui, Ser Jagelska,  d’une aide directe et d’une aide indirecte. »

 « Commençons par la première. »

 « Il y’a un secteur de jungle qui abrite des installations que je dois vérifier. » Expliqua Shaarka.

 "Où ? » fit Magda en se rasseyant.

 « À 300 km d’ici, au Cambodge, dans le karst, un site de recherche souterrain. Les installations concernent un vaste secteur avec des grottes dont certaines anaérobies. »

 « Il me faut une raison pour intervenir, Shaarka. Nous ne sommes pas vos supplétifs. »

 « J’allais y venir. Mes cibles sont des Ranks dissidents, ils utilisent une région de labos clandestins de drogues, pour pouvoir maquiller et protéger leurs expérimentations. Ça pourrait être un objectif pour vos opérations spéciales de maraude, non ? »

 « Si un simple nettoyage de la zone avec un maintien de quelques heures vous suffit, oui. »

 « Vous me prêteriez une ou deux de vos splendides guerrières pour jouer les rats de tunnel ? »

 « Vous plaisantez ? Je vous accompagnerai moi-même avec quelques filles de confiance. De quelle nature sont les expérimentations en question, si vous le savez ? »

 « Apparemment, surveillance et modification de biotopes avec l’aide d’agents nanos actifs. C’est ce qu’il convient que nous découvrions en fait. »

 Magda siffla entre ses dents. Son esprit passait en revue les premières données techniques.

 « Vos dissidents là, vous en voulez combien en bon état une fois tout visité ? »

 « Il doit y’en avoir une vingtaine en tout. Ceux qui défendent les installations indiqueront eux-mêmes la marche à suivre, obligatoire en ce qui les concerne… pour le reste, moins on en casse mieux c’est. En sous-sol : fouille et sécurisation des matériels prioritaire, neutralisation des adversaires, si possible : capture.»

 « Ahem. Vous voilà bien optimiste Capitane Mukherjee. ! Quel clan ou cartel couvre les abords ? »

 « Le clan cartel familial Siavounaphong… d’après nos enquêteurs de terrain. »

 « Ah ! Je les connais, ceux-là. Il faudra leur faire bien mal matériellement en débarquant, mais après ils nous ficheront la paix. C’est autant de gagné.» Dit Magda en se grattant l’aile du nez.

 « Quand pourrions nous envisager d’y aller ? » demanda Shaarka.

 « Dès que tout est en ordre de marche, oui. …Dans quelques dizaines d’heures. Et l’aide indirecte ? »

 « Cela concerne Issa. Je vous raconterai au fur et à mesure. Ça dépendra en partie de ce qu’on va trouver là-bas.»

 « Si vous le dites...» Magda se pencha sur la rambarde et tonitrua en chinois mandarin.

 « Tous les officiers au rapport au Centre d’Opérations, dans une heure ! »

 Cinq druidesses sortirent en courant du mess, deux scooters prirent immédiatement la direction de l’enceinte. Les bracelets de Com retentissaient d’appels empressés.  

 « Bon, c’est parti. » Fit Magda, elle se retourna vers Shaarka.

 « Vous devez être rudement pressés pour oser venir demander un service pareil aux Lysistrates. »

 Shaarka - « On ne peut pas avoir recours à nos forces d’intervention dans les délais, c’est vrai. »

 « Et puis, vous êtes vous-mêmes une faction dissidente…» railla la druidesse.

 « Vous savez bien que oui. » dit Shaaarka. « Dites donc, on se connaît depuis 30 ans, et je n’avais jamais remarqué que vous parliez aussi bien le mandarin.»

 Magda alluma une longue cigarette thaïlandaise.

 « Passez moi donc vos fichiers sur cet horrible cartel Khmer de biochimie interdite, au lieu de faire de l’esprit. »


 

 

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(musaraignes ?)

 

Terre - Sud du Groenland.

 Centre d’entraînement Rank intégrationniste, géré par la Flotte Jupiter et Région Titan                 

 Les deux musaraignes frétillaient dans la cage minuscule. Leurs moustaches vibraient et leurs narines humaient l’atmosphère à petits coups rapides et nerveux. Cela sentait toute une gamme de produits inconnus ici. Elles sortirent prudemment lorsque la porte de la cage fut ouverte depuis un petit moment. A coups de langues, elles continuèrent leur exploration gustative de cet environnement nouveau pour elles. Une lumière tamisée, douce, pulsait des murs et du plafond. Rien à voir avec l’affreuse pièce illuminée et blanche dans laquelle elles avaient attendu des heures durant depuis leur capture la veille. La plus vieille des souris s’enhardit et s’éloigna de quelques longueurs de la cage. L’espace ici était vaste, très vaste, mais un faible courant d’air parvenait de l’autre extrémité, à au moins vingt mètres de leur position actuelle. Une issue ? En rasant les murs autant qu’elles le purent les deux petites bêtes filèrent vers l’arrivée d’air. « Enfer : il y’avait une grille, fine mais robuste ! », et deux autres grilles du même genre un peu après. Que faire maintenant ?

 

Après ces cinq premières minutes de semi liberté, leurs cœurs fragiles battaient la chamade. La plus jeune chercha à escalader les curieux meubles en forme de coquilles qui jalonnaient la salle. La plus vieille lui intima l’ordre d’arrêter sa tentative. D’après elle le moment n’était pas encore venu de grimper. Grimper ça voulait dire abdiquer une partie de leur mobilité. Il fallait d’abord observer la strate supérieure de cet espace. Ne serait-ce qu’un peu. Ensuite on aviserait. En regardant vers le haut les deux bestioles constatèrent que de longs flexibles reliaient les meubles coquilles à des caissons faiblement illuminés de l’intérieur. Elles étaient vraiment toutes petites dans cet endroit qui sentait mauvais une chimie à laquelle leur vie dans les sous-bois ne les avait pas préparées. Oui, il y’avait des caissons où des liquides luisaient avec des lueurs froides ou chaudes selon le cas. Et des meubles en forme de coquille posée sur des pieds métalliques. La plus jeune avait déjà vu cette forme ailleurs : les humains se posaient la dedans dans des postures grotesques à l’occasion. Le concept de siège baquet est un peu trop compliqué pour un cerveau de musaraigne.

 Les seize opérateurs Pex aspirants, bien qu’immobiles et léthargiques dans leurs coquilles, se concentraient en tentant d’établir que leurs progrès en pilotage de nano pex valaient la peine qu’on les note correctement. Dans quatre des grands bacs centraux, leurs instructeurs avaient reconstitué des environnements spéciaux. Les bacs mesuraient environ deux mètres sur quatre sur un mètre cinquante de haut, mais comme leurs Pexs actifs nanos 5 mesuraient eux moins de l’épaisseur d’un cheveu, c’étaient de vrais petites régions.

 Certaines exposées à un froid intense d’autres à des chaleurs éprouvantes. Les élèves pilotaient leurs équipes de nanos Pex en tâchant d’apprendre à coordonner leurs efforts en accomplissant des tâches précises. Tout en se défiant des pièges que les instructeurs leur concoctaient : brusques dépressurisation, inversions thermiques, fausses pistes, cataclysmes chimiques, etc. Ils dialoguaient entre eux en circuit fermé par équipes des cinq Opérateurs Pex. Leurs dialogues n’étaient pas audibles dans la salle où reposaient leurs corps endormis. Mais les instructeurs dans une cabine à part leur menaient la vie dure. L’esprit d’Opex 7, un jeune aspirant Rank 3 de vingt six ans, sursauta quand la voix de leur instructeur lui parvint.

 « Opex 7 ! Qu’est ce que c’est que ce mouvement tordu à gauche ? Vous n’avez pas vu qu’il y’a un bain d’acide par là ? »

 « Si Major ! Je…je croyais pouvoir couper par le rebord externe pour rejoindre Laura…euh pardon, pour rejoindre Opex 9. »

 « Eh bien reprenez vos procédures si vous voulez que le test puisse continuer, mon petit. Et souvenez vous, groupe 3 - il vous reste 35 minutes pour dégager cet agglomérat moléculaire en T-M 19. Ensuite, quoiqu’il en soit, il vous restera encore trois épreuves de trois heures. Terminé.»

 

Opex 7 reprit ses cohortes de nanoPexs 5 fouisseurs et repartit dans l’autre sens. « La zone T-M 19…il en a de bonnes le chef, c’est à au moins 15 unités longueur. Evidemment ça ne représente que 75 centimètres mais c’est vachement loin ! ». Il s’était perdu avec ses cohortes de nanoPexs. Sous ses écouteurs, devant l’écran de contrôle du poste de guet et d’observation, le Major instructeur rigolait. Cet Opex 7, c’était vraiment un marrant, son leurre avait fonctionné. L’aspirant avait perdu le contact groupe au visuel.

 « Ne soyez pas trop dur avec eux, Major.- lui signala la Capitane surveillante des épreuves en interne. - Ce ne sont que des apprentis ! On ne va pas les balancer sur le terrain avant des années. »

 « Elle a raison, - songea le Major - ce n’est pas demain la veille qu’Opex 7 pourra aller sur Titan ! »

 La surveillante Capitane Intégrationniste se demanda combien de temps Opex 16, qui veillait sur la salle de léthargie, mettrait pour remonter jusqu’aux petits rongeurs qu’elle avait lâchés. L’Opex de garde, chargé uniquement de la surveillance des corps endormis, n’avait pas intérêt à rêvasser sinon elle se ferait connaître. Ni non plus d’abîmer ses deux petits cobayes avec une procédure trop violente. Dégager les intrus biologiques que les instructeurs lâchaient parfois dans la salle de léthargie avec une brutalité inutile était très mal considéré. Même si les intrus étaient des insectes, ils n’étaient quand même jamais venimeux. Surtout à ce stade précoce de l’apprentissage crut elle se souvenir…

 Les intégrationnistes, ou intégratios, étaient un sous-groupe composé d’EVA et d’Amélios sauvages voire d’EVO, de Ranks civils ou non, dissidents ou non.

 La déviance dont ils faisaient profession à l’égard de l’esprit de la Charte, tenait et tient toujours en ceci :

 Lorsque un être humain se mettait en conditions de gérer le « réel » et d’agir sur son environnement entièrement par le biais de robots et de dispositifs cyber, son corps physique connecté devenait une enveloppe plus ou moins dormante. La Charte, ainsi que les habitus en vigueur partout, règlementaient cet état de faits. C’était tout à fait nécessaire.

 Et bien : les intégratios avaient décidé de se passer de cet encadrement.

 Ils avaient poussé au max la fusion Homme/Pex et supportaient sans broncher de passer « ailleurs » des journées et des nuits entières. Pour leurs éléments les plus doués et les plus assidus, dix voire quinze jours de connexion d’affilée ne présentaient aucun problème.

 « Quel problème ? » disaient-ils.

 Cela avait commencé quarante-quatre ans auparavant, entre 2075 et 2085, avec les missions lointaines vers les satellites de Jupiter. Les voyageurs/explorateurs s’étaient accoutumés à passer du mode éveil au mode veille, du mode connecté au mode veille, du sommeil au mode connecté sans passer par l’étape réveil à part un bref shunt, etcetera.

 Lorsque leurs Pex robotisés prenaient, par exemple, possession d’une portion de la surface de Cassini, par la suite, ils ne perdaient pas de temps à réintégrer pour discuter des mesures à prendre lors des vacations suivantes. Pas le temps. Saturne c’est loin ! Ils discutaient de tout ça sur place…entre Pexs. Cela marchait fort bien. Sur les bâtiments orbitaux, il y’avait assez de médecins et de psychologues pour s’occuper de leurs carcasses et de leur mental. D’ailleurs leurs équipes pex comportaient aussi des médecins, surtout des psychiatres, présents sur le terrain avec eux pour parer à toute éventualité et comprendre les contraintes in-situ. Ils étaient tous de grands professionnels comme on dit.

 Certes.

 Quand vous êtes à des heures de liaison radio de vos foyers, que votre présence sur place est limitée dans le temps, que vous êtes quelques milliers d’êtres humains hautement concernés éparpillés dans un secteur immense et glacial, cette entorse aux conventions Chartistes en matière de processus cyberassistés paraît non seulement possible mais même souhaitable. Le vide cosmique n’est pas exactement une plaisanterie débonnaire pour douaniers qui s’ennuient en tapant le carton.

 Les commodores en charge de la flotte Jovienne expliquèrent donc leur dilemme à la terre.

 En résumé cela donnait : « Ici Région Jupiter et zone Saturne-Titan. Soit plausiblement nous revenons avec beaucoup de données mais peu de résultats concrets. Soit vous autorisez certains accommodements et on pourra commencer bientôt l’exploitation directe. »

 Contrairement à Mars, il s’agissait là avant tout d’un débat économique. L’édification des missions dites joviennes avait représenté un fantastique effort financier, une ponction énergétique et industrielle affreusement coûteuse. Toute la planète s’y était mise, Ranks, Nations, Multinationales. Même les Lysistrates après 2085, étaient sorties de leur splendide isolement pour mettre à disposition des technologies inédites de champs spécialisés. Elles avaient mis au point un champ de forces qui une fois générées produisait une coquille à albédo renforcé. Champ dit « écran total » pour les profanes et les petits rigolos qui avait cependant une sacrée utilité pour protéger des rayonnements solaires directs les grosses masses pendant leur trajet sidéral

 L’espoir initial était que les richesses à exploiter là bas compenseraient à terme la mise de fonds.  Eau, méthane, minerais, il y’avait dans le coin tout ce qu’il fallait avec des usines de transformation et de recombinaison en orbite, pour que la présence humaine dans l’espace et outre Terre s’autonomise, devienne une vraie aventure et non plus un simple pis-aller dérivatif.

 Il y’avait urgence, l’accord fut donc donné aux intégrationnistes de continuer la préparation à exploitation.

 Centre de recherche et de formation intégratio – Groenland. (suite).

 Un quart d’heure plus tard, les deux musaraignes avaient épuisé toutes les autres possibilités. Une ouverture petite mais sans grillage s’ouvrait dans le haut d’un mur. Il faudrait escalader sur un des meubles coquilles puis courir le long du flexible orange, sauter sur le flexible bleu et sauter ensuite à travers cette ouverture. Quelques haltes prudentes sur les coquilles sur le chemin et Hop elles seraient sauvées. « En avant ! »  Pépièrent elles dans les infrasons en se précipitant. Hélas ! La plus jeune s’attarda pour renifler la saveur de la peau d’une des mains d’humain qui reposait sur un des sièges. Un signal retentit sur l’écran interne d’Opex 16 qui était chargé de la surveillance de la salle. « Intrusion ! » signalait le témoin. Opex16 fit un scan rapide et identifia illico les deux minuscules rongeurs perchés sur la coquille d’Opex 7. Le léger tressaillement de la peau de l’apprenti opérateur avait suffit. Le signal s’était répercuté via son système nerveux  sur les senseurs biologiques et de là sur son écran.

 Opex 16 dépêcha sur place une équipe de pexs de la taille de petits scarabées qui se déplaçaient avec le minimum de bruits de fond. Ils rattrapèrent bientôt les deux musaraignes, perchées à deux mètres du sol. « Attention ! » Cria la vieille rongeuse à sa sœur cadette. Trop tard. Ce fut l’horreur. Une marée d’insecte comme elles n’en avaient jamais vu accrochèrent posément leurs palpes dans l’épaisseur de leurs fourrures soyeuses. Les scarabées les emmenèrent ensuite le long du flexible. Les Pexs scarabées les déposèrent au final dans les mains chaudes et bien réveillées de la Capitane surveillante qui avait suivi le manège de bout en bout, puisqu’elle en était l’auteur.

 La Capitane Ranke 2 envoya une félicitation audio à Opex 16, tout en calmant les deux petits rongeurs du bout des doigts.

 « Bien joué Opex 16, bonne garde de la salle de léthargie. Deux minutes 40 depuis le signal d’alerte, pas mal ! Pour le Test suivant, prochain Opex de garde : Opex 7. Passez le mot.».

 Elle contempla les deux bestioles et alla les confier à un jeune aspirant qui se précipitait à la porte avec empressement. « Ramenez ces deux commères chez elles en forêt, aspirant, et assurez-vous qu’elles vont bien en s’en retournant ! » Lui dit elle en tendant la cage.

 « Oui Ser, ce sera fait. » Lui assura le jeune gars dans un sourire. La porte de la minuscule cage se rabattit sur les deux souris soulagées d’être là à nouveau. Une demi heure plus tard elles retrouvaient leur sous-bois, intact.

 La  flotte  jovienne en 2130 en quelques chiffres. (Estimations)

 Dite « Région Jupiter » – principales localisations des corps célestes de destination : Titan,  Jupiter, satellites galiléens, Saturne (satellites et anneaux). 

 35 000 personnes. Présence moyenne sur place : deux ans ; voyage aller et retour : 3 ans. Plus 1 an et demi aller-retour supplémentaire pour zone Saturne. (2 rotations/ans selon les conjonctions astronomiques).

 8 gros bâtiments avec quartiers noyaux en Grav 1 – (5000 places chacun)

 7 Bâtiments industriels - (1000 travailleurs et membres d’équipage)

 3 Centres de recherche et de production technologiques (1 base au sol sur titan et 2 dans l’espace) – (5000 personnes en 2130)

 Transports pour les allers et retours vers la terre et transjoviens :

 2 des gros bâtiments + 17 bâtiments d’accompagnement – (1000 personnels d’équipage)

 Bases spatiales relais – (2000 personnes)

 Petits orbiteurs et bâtiments spécialisés : une centaine – (2000 membres d’équipage.)

 

Dès 2080, il avait été décidé de confier des sites Lunaires à ceux qui s’appelaient eux-mêmes les intégrationnistes afin qu’ils y mettent au point les techniques adéquates pour arracher leurs richesses aux puits gravitationnels joviens et à Cassini-Titan. Dès que les premières bordées de retour de Région Jupiter revinrent sur terre, les travaux d’installation de deux grosses bases lunaires entièrement dédiées à ces recherches furent finalisés. Avec leurs annexes et les antennes sur la Terre, ce fut le point de départ historique de l’intégrationnisme sur terre. Les spatiaux entre deux bordées (le maximum autorisé était de quatre bordées dans une vie) redescendaient et étaient acclamés, accueillis en héros. Les plus connus étaient l’objet de véritables cultes médiatiques. Ils envoyaient à la Terre, après avoir voyagé deux voire trois ans vers les confins glaciaux du système solaires, des millions de tonnes de matériaux. Eau recombinée venue d’Europe, Méthane de Titan et autre, Hydrogène d’un peu partout. Minerais de toutes sortes, métalliques ou non. Les réserves épuisées de la Terre trouvaient là un apport extérieur qui chaque jour augmentait en volume. Ceux qui s’appelleraient plus tard les Mauves se considéraient comme les approvisionneurs sacrés de la planète des origines.

 La Flotte des Régions Jupiter/Saturne qui s’occupait du convoyage et des travaux là-bas, sur place, était une Puissance en constante expansion. Les équipages et les travailleurs chargés des extractions étaient majoritairement des Ranks. On y trouvait aussi des Amélios membres des Nations de la Terre, ainsi que des représentants et employés des grands Trusts, et pas seulement les Trusts industriels. Tous les grands Trusts envoyaient du monde là-bas : Agrobizness, Médias, Informatique, Médecine, tous le monde voulait participer au grand Œuvre. Ce qui, on le verra, allait poser certains problèmes assez graves.

 L’organisation interne de La Flotte Jupiter/Saturne recouvrait une structure très militarisée. Ses membres étaient fiers de leurs grades, l’uniforme était de rigueur (sauf pour les travailleurs issus des Trusts et les représentants civils des états.). Zdenka Placek, qui réceptionnait les matières arrachées de si loin et les réinjectait à la surface de la Terre pouvait estimer qu’elle était fière d’être une pilote libre, héritière des Ranks des origines. C’est simplement qu’elle avait bien de la chance de bosser en espace proche terrestre ! Les Amélios de la Flotte, eux, étaient bel et bien soumis à une discipline de type militaire, ou hiérarchique forte.

 

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