15 janvier 2010

(un couple d'intellos velus)

 

Londres – Campus de l’Université de Woolwich.

 

« Nos lignées n’étaient plus des lignées singes sauvages depuis longtemps. » - A avoué Haskar un jour à Zoun la glabre  - « Les Chimps arrivés sur la planète rouge n’étaient plus de simples chimpanzés prélevés sur je ne sais quelle portion de savane sauvage. Soi disant singes originels qui, de toutes façons, n’existent plus depuis longtemps sur Terra ! »

 « Lorsque vous mettez un bipède, velu ou glabre, au pied d’une falaise côtière en lui donnant une brosse à dent et que vous lui dites : survis ! Il est la plupart du temps assez déstabilisé. C’est pourtant là la condition idéale pour faire plus ample connaissance avec nos amis les coquillages.» - Strhashna Sgharnova – (une Chimpe dans la tourmente)

 À Londres, Sherghi se prélassait sur la natte double de son petit deux pièces en attendant l’arrivée de Strhashna. Ses grosses mains calleuses tenaient un livre papier à la reliure jaune et noire. Les presses martiennes sur Terra avaient enfin édité l’ouvrage de Ser Zghirni Sgharnova et Strhashna, en bonne belle-fille, s’était empressée de le commander dès sa première parution sur la planète des origines. Le maître assistant Sherghi l’avait trouvé au courrier ce matin. Il reprit sa lecture :

 «...naître Chimp ne fait de nous que le membre d’une espèce non aboutie. Lorsque nos petits viennent au monde, ils ne maîtrisent que le langage Singe, celui que les humains appellent le simiesque. Le bébé Chimp apprend tout d’abord à s’orienter à l’aide de ces cris et ces grognements, ces sifflements et ces chuintements rauques. Il lui reste à y ajouter les mimiques adéquates, gestuelles ou faciales, qui peu à peu lui entrouvrirons les arcanes du langage tactile : ce fascinant ensemble de pratiques silencieuses qui nous permettent d’exprimer tout en faisant. Lors de mes études à Bornéo, j’eus la chance et l’honneur de partager le quotidien d’une école de petits handicapés sensoriels. Les petites classes de cet établissement accueillaient des enfants en attente de l’appareillage qui allait pouvoir leur « rendre » l’ouïe. J’observais longuement les leçons de langage des signes auxquelles ces jeunes bipèdes, poilus et glabres, étaient astreints. Les sourds-muets Chimps expliquaient par gestes à leurs camarades humains que la date approchait de leur modification palatale. Le voile du palais chez nous autres singes n’existe pas. Nos larynx ne sont pas conçus pour former les sons du langage articulé. Les premiers Chimps Amélio, ceux de Mars, étaient dotés d’Implants assez encombrants qui permettaient le dialogue entre eux et les médecins vétérinaires biotechs chargés d’eux. Haskar et les autres « primo arrivants » ont hésité sur la conduite à tenir à l’égard de ces problèmes : modifier la conformation de l’appareil vocal par une opération sous anesthésie permettait certes de ne plus recourir qu’à des implants légers, la procédure comporte malgré tout des désavantages. Obliger notre espèce à passer ainsi sur le billard, enfant après enfant, inlassablement, à chaque génération, comme on gaverait de vulgaires oies manque…d’élégance ! C’est pourtant cette solution là qui fut retenue et est pratiquée depuis lors.

 Les Chimps Amélios de Terra ont emboîté le pas à leurs frères extra terrestres dès après le retour des survivants de la bataille de Vénus en 2243. L’enfant Chimp, ce futur citoyen chartiste, quelle que soit son origine, n’accèdera donc au plein emploi des outils de communication entre bipèdes faber que vers 3 ou 4 ans d’âge.

 Les glabres nous font parfois remarquer que notre mode de comptage en interne des individus singes Amélios ne comptabilise les enfants qu’à partir de ce moment. Souvent cette remarque est émise sur un mode plus ou moins réprobateur – voire avec un parfum de culpabilisation induite - histoire de dire que ce que nous appelons « la marmaille » est considéré par nous comme quantité négligeable…Ce sont bien là des idées et des conceptions d’humains ! La « marmaille » est la moelle de notre conception de l’univers vivant. Tout les Chimps tomberont d’accord pour affirmer qu’aucun moment d’existence n’est aussi dense, passionnant, que ces années d’avant les phonèmes articulés. La signification de notre présence au monde vient de là et de nul autre endroit. Cela - semble t’il - vaut également pour les membres du grand peuple Homo Sapiens Sapiensis. Ils ne l’admettent pas aussi facilement voilà tout. C’est une espèce coureuse, aux glandes sudoripares surdéveloppées et aux poils fins, inapparents…Nous : nous sommes une espèce galopeuse et grimpeuse. Ostensiblement velue et remarquablement non inhibée. »

 Sherghi reposa le livre en baillant.

 « Que dois-je faire ? » - Songea t’il – « Hornak ne sait rien de notre liaison à Strhashna et à moi…et je n’ai guère envie qu’il en soit prévenu…Partir seul pour le Tibet ? Bah…ce n’est que dans six mois. Nous verrons bien à ce moment là. »

 Sherghi, le Chimp de Mars, était tombé amoureux du secret dont s’entourait leur amour. Strhashna lui menait la vie dure. Elle ne se gênait aucunement pour disparaître pendant des heures lorsqu’elle était à Londres. Elle revenait se glisser à ses côtés, l’haleine lourde d’alcool et la toison imprégnée de l’odeur des traîne-savates à la peau lisse avec qui elle s’acoquinait le temps de ses virées nocturnes. Il allait dans ces nuits là dormir près de la porte sur le sofa et sortait au matin en lui laissant de quoi se concocter son premier repas de la journée. Avec parfois un petit mot du genre : « Je reviens vers 17 heures. ». Les fins de journées lui étaient entièrement consacrées. La jolie Strhashna l’accueillait invariablement avec un sourire doux et ils passaient d’agréables moments jusqu’au soir. Une à deux fois par semaine, elle s’enfermait dans la salle de bain après le dîner pour se farder. C’était le signe qu’elle allait sortir. Il en profitait pour s’installer à ses unités Vaev et bossait un peu. « À plus tard ! » - Lançait l’un des deux, elle ou bien lui, avant qu’elle ne franchisse la porte d’entrée.

 « Je ne fais rien d’autre que parler et consommer face aux bars, tu sais… » - Lui avait-elle dit un jour au sixième mois de leur relation.

 « Des inconnus ? » - Avait-il demandé.

 « Les glabres sont d’éternels inconnus pour eux-mêmes…Oui, Sherdji : des inconnus. On croit se lier alors qu’en toute vérité on ferait bien mieux de se contenter de s’être croisé…Ce n’est déjà pas si mal de se croiser, non ? » - Avait-elle répondu.

 « T’ai-je dis que je t’aime ? » - La questionnait-il parfois

 « Monsieur le Chimp des Terriers ! Ne seriez-vous pas en train de me déclarer votre flamme ? » - Rigolait-elle en guise de réponse. – « Absolument pas, mam’zelle la bleue. Si je te déclarais ma flamme, tu n’aurais plus qu’à souffler pour l’éteindre. Or, moi, je t’étreins comme un houx, avec l’ardeur d’un parasite étouffant et froid. C’est là mon rôle de jardinier mâle extra terrestre.» - Rétorquait-il.

 Ils passaient de longues heures à parler du vieux Newth et de son invraisemblable caractère.

 « L’Apprenti...Voilà quelqu’un qui comblerait la plus exigeante des personnes en mal d’émotions… » - Fit Strhashna en appuyant sur le dernier mot avec une moue rêveuse.

 « Il finira fou. Ou mort. » - Assurait l’ouvrier de la Cavité 13.

 « Tu l’as dit, Sherghi… » - Répondait Strhashna.

 

Posté par shaarka à 15:08 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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