15 janvier 2010

(Lewis et Cie)

 

Chapitre 20

 

« Lewis et Sherghi »

 

septembre  2372 - Mars  -  Cavité 13 de Nuevo Tampico  -  (Ferme Newth).

 « Qu’est-ce que vous fabriquez là, Paul ? » - Laissa tomber Lewis en pénétrant dans la grange des animaux de bât. Le vieux Newth, assis au sol, avait posé son fusil de chasse à canons superposés (interdit en cavités bios martiennes !) à côté de lui, contre la paroi de planches.

 « Je médite, Lew… » - Fit Gloan/Paul, la tête entre les mains.

 « C’est ça, oui ! Et moi je suis le Roi des parfumeurs de la vallée de la mort !.... »

 « Laisse-moi, Lewis. »                                                              

 L’ouvrier agricole frappa un violent coup du plat de sa main contre la paroi de la vieille grange, jetant tout de même au passage un coup d’œil furtif aux bêtes pour vérifier si elles ne s’en effrayaient pas de trop - « Vous ne pouvez pas ainsi continuer à mettre en scène votre suicide trois fois par semaine, Paul !… Ce n’est absolument pas possible…» - Dit-il.

 « Soixante ans, mon vieux Lewis, soixante ans que j’avais quelqu’un à qui parler…Ce n’est pas rien 60 ans, même pour moi. Maintenant, elle me déteste…et je ne le supporte pas. »

 « Vous l’avez déjà dit mardi… » - Répondit l’autre en attrapant d’un geste rapide l’arme chargée. Il la cassa et sortit les cartouches, les faisant passer dans ses larges poches de pantalon, puis il la posa au dessus de lui, sur le plancher à claires voies encombré de paille.

 « Et ce nigaud d’Orland qui perd son temps à musarder sur Terre ! » - Gémit l’ancien.

 L’ouvrier vert mit les mains dans ses poches en fronçant les sourcils. Il aurait voulu encore taper dans quelqu’objet, avec le pied cette fois ! Il se força à garder une voix égale : « Vous avez pas mal musardé vous-même sur la terre, jadis, Paul, si je suis bien informé… »

 « Criss, Lewis ! 150 ans pour commencer, une vie de Rank 2 à bâtir un destin… que je m’imaginais pleine comme un œuf… Les années sur Mars, cette foutue planète, à voir, impuissant, mes descendants se faner, vieillir et disparaître tandis que moi - le pater familias de merde - je restais suspendu au firmament comme une vulgaire feuille d’érable sur un foutu drapeau... La fuite éperdue sur Terra avec cette aventure post Vénusienne de polichinelle dans le tiroir de la belle Janet. Le suicide de Sophro, les mensonges éhontés…le vieux tuteur qui devait être cadavéré depuis longtemps et qui élève cette enfant délicieuse… »

 Lewis l’empoigna d’une main par le revers, l’obligeant à se relever d’une traction ferme : « Personne ne prétend que vous n’ayez pas de raisons réelles de vous faire sauter le caisson, Paul. Je ne pense pas que vous en ayez suffisamment le désir, alors…cessez de me casser mon moral, jour après jour, avec votre cinéma ! » - Souffla t’il en remuant un peu le vieil homme.

 « Okay, Okay, camarade ! C’est que je me dégoûte tellement…. »

 « Pourquoi donc n’allez-vous pas voir Sorah Adams ? » - Fit l’ouvrier agricole glabre de la ferme de la Cavité 13, en sueur. Il s’essuya la bouche d’un revers de manche.

 « Elle ? Elle me hait encore plus que Kassandra ! »

 « Vous dites des bêtises ! J’emporte votre pétoire pour l’instant. Tâchez de dormir un peu. »

 

Lewis sortit de la grange en laissant un battant entrebâillé. Que devait-il faire ? De retour chez lui, en fin d’après-midi, au petit bourg de Djuria, il embrassa sa femme et ensuite ses enfants.

 « Tu embrasses toujours maman en premier. » - Lui fit remarquer son fils, 6 ans.

 « Ah…je suis content que tu me le dise. Parce que ça veut dire que tu grandis, mon fils. »

 « C’est parce que tu aimes mieux maman que nous ? »

 « Pas du tout. »

 « Pourquoi alors ? »

 « Ça te déplais quand je t’embrasse, après ? »

 Le gamin, pas trop habitué à ce type de questions, réfléchit un bref instant.

 « Non, j’aime ça. » - Décida t-il.

 « Tu as demandé à ta sœur si elle sait pourquoi je fais toujours dans cet ordre ? »

 « Non. »

 « Tu crois qu’elle l’a remarqué, elle aussi ? »

 « J’ai peur de lui demander des questions comme ça… » - Avoua le petit garçon en baissant le nez. Lewis sentit venir la crise de larmes chez son héritier mâle.

 « Bon, bon…ne pleure pas, ne pleure pas ! Je vais te le dire moi…Okay ? »

 « Okay. » - Fit son fils en ravalant un début de sanglot, soulagé et attentif.

 « Est-ce qu’on s’est rencontré au travail, toi et moi ? »

 « Meuh non, t’es bête… » - Répondit le gosse.

 « Meuh non, je ne suis pas bête - Je t’explique. Bon…On s’est rencontré au marché alors, tous les deux !?»

S’imaginant que la discussion voulait tourner à la blague, l’enfant se mit à rigoler. Voyant, d’un autre côté, que son père ne semblait pas prêt à chahuter, il se calma.

 « Mais…Papa…On s’est pas rencontrés, pisque tu es mon papa. » - Dit-il tout soudain.

 « Voilà, c’est ça que je voulais te dire ! Et maman, est-ce que je l’ai rencontrée à ton avis ? »

 L’enfant eut une moue et leva les mains - « Ben oui !... »

 « Eh bien voilà ! C’est parce que, elle, je l’ai rencontrée, que je l’embrasse en premier. »

 « Pourquoi ? »

 « Pourquoi ?....Parce que je veux qu’elle reste avec moi, mon chéri. Va jouer maintenant ! »

 

Le gamin repartit par la porte d’entrée en détalant dans la ruelle, forcément pleine de surprises. Sa mère, qui avait l’oreille qui traînait sur leur petite conversation se rapprocha de son mari.

 « Tu n’as pas l’air au mieux de ta forme, Lewis….qu’est-ce qui se passe ? » - Demanda t’elle.

 « Tu as raison - le vieux m’inquiète. Je ne vais pas pouvoir continuer à travailler chez lui si ça ne s’arrange pas bientôt. » - Fit Lewis en se lavant les mains.

 « Tu ne crois pas qu’il faudrait comm pour prévenir de son état ? »

 « C’est délicat…Paul n’est pas comme nous. »

 « Ah...Et pourquoi ça ?! » - Rétorqua sa femme en mettant les mains aux hanches.

 « Qu’est-ce que vous avez tous avec vos pourquoi, aujourd’hui ? On dirait des terrestres !»

 « Je suis sérieuse, Lew. » - Dit sa femme, pinçant les lèvres avec un air très déterminé.

 « Hm…Je vois ça… D’accord, je vais appeler Schkoklan ! » - Fit Lewis après un moment.

 « Schkoklan ? Il y’a des bons psys à Nuevo Tampico. »

 Lewis fit jouer sa langue contre ses joues en secouant la tête.

 « Tu es au courant. » - Signala t’il avec un soupir.

 « Beaucoup d’autres que nous sont au courant maintenant, Lewis. »

 « C’est que…Il vaut mieux qu’il y’ait du choix et du répondant avec un vieux comme lui. »

 « Ah ! Enfin ! Je retrou ve le Lewis que j’aime tant… » - S’exclama sa femme. Elle rit longuement et secoua sa crinière crépue pour faire plaisir. Puis, avec un geste terriblement féminin, elle fit claquer en l’air le torchon avec lequel il venait de s’essuyer après le lui avoir chipé. « Tu devrais aller consulter tout de suite leur cycle. » - Conseilla t’elle à son mari en lui relançant l’ustensile remis en boule. Avec un large sourire, elle retourna ensuite aider leur fille Lilith à poursuivre sa leçon de télé enseignement dans sa chambre.

 « Elle a raison. » - Songea Lewis qui alla s’asseoir devant les Dom Vaevs de leur salon.

 

Depuis que les « Taupinières » de Mars étaient en permanence soumises à des transferts d’énergie massifs entre elles, leurs synchronisations temporelles avaient pris du plomb dans l’aile. Dès 2250, les ingénieurs mathématiciens chargés de veiller à la coordination raisonnée des différents temps chrono climatiques dans les Terriers avaient tiré la sonnette d’alarme.

 « Impossible de continuer à privilégier la coordination horaire, ou même circadienne, entre les Taupinières de notre planète – Avaient-ils prévenu, preuves à la main – La dépense énergétique doit primer sur le désir d’imiter Terra. Le gaspillage est devenu beaucoup trop important. ». Jusque là, les Verts, au moins ceux des zones Ruches, savaient qu’ils pouvaient calquer le rythme des Terriers sur le rythme de la surface martienne. Les journées étaient très légèrement plus longues que sur la Terre. Malgré tout, il restait possible de calculer que si on appelait un interlocuteur habitant aux antipodes martiennes on le trouverait décalé d’une demi-journée par rapport à soi. Ce temps était loin ! Les terriens en visite avaient un mal fou à saisir le nouveau fonctionnement. « Pourquoi ? Pourquoi ? » - Demandait-ils à chaque fois à leurs potes de la planète rouge qui se contentaient en général de hocher en les renvoyant à leurs workscreens. « Vous tapez l’endroit et vous regardez où ils en sont : voilà c’est tout. » - Fallait-il sans cesse leur rappeler. Pour les plus patients, il restait l’explication standard :

 « Imaginez une jolie région souterraine de Mars, interconnectée, avec une dizaine de Séries Terriers de tailles diverses dont certaines qui comportent des cavités Bio - ou non. V’voyez ?! Bien ! Sur le plan énergétique, si on fait pomper tout le monde en même temps et que tout le monde va dormir aux mêmes heures – à envisager que l’on ait remplacé tous les systèmes vitaux par des pompes à vélo à main et à pied – Primo : Vous mourrez ! Secundo : - Plus grave ! - Vous mourrez en ayant gaspillé une l’énergie que la communauté ne récupérera jamais ! Capicce ? ». En effet, il était bien plus logique de faire travailler les uns en laissant les autres se reposer au sein d’un même réseau d’interconnexion énergétique. Le Centre Hospitalier de Schkoklan n’était aucunement une exception à cet ordre de fait.

 « Vous croyez quoi ? Qu’on a peur des fous sur Mars ? Si tel était le cas, croyez-moi ou non, on ne resterait pas sur cette planète… » - Répondait parfois un Vert, agacé par les remarques aberrantes de certains visiteurs ou de nouveaux immigrants pas assez dessalés.

 Au sein des cavités Bio d’une même série, la Cavité la plus proche de la Ruche et cette dernière étaient coordonnées (Puisque les enfants de moins de 11 ans y étaient scolarisés…).

 Les Ombilics profonds, sièges des centrales à énergie principales et aussi des maternités - rappelons-le - ne connaissaient aucune alternance jour/nuit.

 Entre les deux, le même système de répartition optimale des alternances circadiennes jour/nuit en fonction de la gestion énergétique prévalait entre Cavités, à une échelle plus réduite.

 En ce qui concerne les Séries Omega, qui n’étaient pas bâties sur le même modèle topologique que les « alphabétiques », la situation répondait aux mêmes critères prioritaires…

 

Tout ceci pour dire que Lewis avait intérêt à savoir au préalable si et quand Schkoklan était joignable avant de décider à quelle heure il les appellerait…Il y’avait naturellement un service de veille permanente, fort au point….lorsqu’il s’agissait d’un patient ordinaire.

 « Mais qu’est-ce qu’un patient ordinaire, n’est-ce pas ? Harara a raison. » - Songeait Lewis en attendant l’heure la plus propice avec plus qu’une légère appréhension aux tripes.

 ……………plus tard………….

 « Pronto ! » - Les fonctionnaires martiens au travail répondaient invariablement de cette façon.

 « Je voudrais m’entretenir avec votre service d’évaluation des proches. » - Dit Lewis.

 « Ils sont saturés. C’est urgent ?» - La voix était agréable.

 « Je peux attendre un peu. »

 « Il s’agit de qui ? »

 « De mon patron figurez-vous. Etonnant pas vrai ?»

 « Non. Inhabituel à la limite…C’est formidable ! Nous allons enfin résoudre des tas de problèmes sociaux et politiques si vous faites suffisamment d’émules… »

 « Vous êtes soignante ? »

 « Oui. » - Dit la voix au Centre Hospitalier spécialisé de Schkoklan.

 « Médecin ? »               

 « Aussi. Vous êtes certain de vouloir entrer en contact avec ces raseurs du service Proches ? »

 « Euh…non. Pas si je peux faire autrement.»

 « Alors allez-y, lâchez-vous mon vieux ! »

 « Appel au secours de type suicidaire. Isolement relatif. Grand âge. Euh…»

 « Vous le connaissez depuis longtemps ? »

 « 22 ans cette année…C’est un type un peu à part : Agriculteur à l’ancienne. »

 « Il y’a un épisode à venir dans sa vie qui pourrait expliquer la survenue de ses symptômes ? »

 « Oui : sa descendante préférée revient par la prochaine Rotation. »

 « ………. »

 « Et ils se sont salement tiré la tronche, depuis son départ. Il dit qu’elle doit le détester. »

 « Combien de temps est-elle restée absente ? » - reprit la voix.

 « Six ans. »

 « Hmm…..Sauf pépin en cours de route, elle arrivera donc dans deux mois…correct ? »

 « Oui. Ecoutez… il vaudrait peut-être mieux que vous me passiez au service Proches, non ? »

 « Si ce que vous m’avez dit est exact, et je ne vois aucune raison d’en douter, ils dépêcheront un travailleur médicosocial chez lui. Là, s’arrêtera plus que probablement leur capacité de proposition…Vous croyez que c’est ce qu’il souhaite ? Ce qui convient ? Votre patron ne s’est pas blessé, automutilé, pendu, n’est-ce pas ? J’ai bien compris ? » - Demanda la voix.

 « Non……..parbleu……non.  Je ne pense pas que ce soit la bonne façon de procéder. »

 « Moi non plus. Quel âge a votre patron, monsieur ? »

 « Je ne sais pas exactement, il semble avoir entamé son dernier cinquième… » - éluda Lewis.

 « Amélio 3 bien sûr ? »

 « Oui : Rank 3. »

 « Bien. Je suis le Dr Sgharnova. Monsieur ?... »

 « Lewis Hugues. »

 « Monsieur Hugues, pouvez-vous me recevoir disons dans les jours qui viennent. Assez rapidement serait idéal…Si cela vous ennuie dites-le moi sans ambages. » - Demanda Zghirni.

 

« Vous pouvez vous absenter comme ça ? Pour un seul patient ? Sur un simple coup de fil ? »

 « Oui. Je suis consultante ici….à mi-temps. La manière dont vous avez exposé votre souci a retenti en moi. Rassurez-vous, je ne pense aucunement à en profiter pour faire de vous un futur patient que vous ne me semblez pas – au reste – devoir devenir pour l’instant. Alors ?»

 « Vous êtes plutôt directe ! »

 « Ah…ça : oui. » - Convint Zghirni, devant son poste du Central comm de Schkoklan.

 Lewis se dit que, peut-être, il commettait une bêtise, pourtant il lui dit : « J’ai trois jours de congés après-demain. Vous pouvez prendre les CM* de la Comm. J’appelle de chez moi. »

 « Merci. Le fait que je sois une Chimpe ne vous dérange pas, j’espère… ? »

 « Aucunement. Vous pouvez venir quand, Docteur ? »

 « Dans trois jours. Je vous remercie de votre appel, monsieur Hugues. A bientôt. »

 Et elle raccrocha.

 

 

* - (Coordonnées Martiennes.)

 

Posté par shaarka à 15:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur (Lewis et Cie)

Nouveau commentaire