15 janvier 2010

(élan)

 

2372 - La tourbière – (Les isbas) -  Centre de la Finlande.

 

Une simple feuille de papier à petits carreaux. De celles dont on se sert pour la liste des courses au village. Plié en trois, avec dessus : « 17/07/2372 - Pour Miss Zoun Ramdzong. » :

« Chère Déléguée Générale, chère Zoun. Je griffonne ce mot à la hâte, pendant que mes fidèles « sbires » finissent de fermer les deux isbas, avant de sauter dans la voiture. J’ai le pressentiment en sentant l’accélération impulsée depuis ces…six dernières minutes, que je dois vous informer de certaines dispositions (d’ordre tout à fait privé) que j’ai prises pour  semblables cas - Que les imbéciles pensent ce qu’ils veulent des prémonitions chez les vieilles femmes.  Si j’ai eu tort, j’en serai quitte pour déchirer ce mot - Toutefois, ma résolution en resterait inchangée, elle prendrait seulement une tournure moins mélodramatique, plus amicale…J’aime à le penser.  Je suis la dernière ayant droit de ces bicoques perdues aux glorieux et humbles passés et je vous désigne officiellement à la succession de leur devenir. 

 Libre à vous de répartir au gré de vos instincts et de votre désir les parts (Six en tout) dont se compose ce « vaste fief » terrien à l’histoire tourmentée pleine de fieffés Ranks et autres Chimps Amélios…Vous trouverez les paperasses officielles à mon bureau de Vancouver. J’entends l’auto qui sort de la grange, j’y vais ! Adieu Zoun. Soyez ce que vous êtes, c’est le pire qu’on puisse vous souhaiter. 

Suong Nguyen. »

 

Zoun avait ouvert la porte avec la grande clef de fer forgé que le jeune lieutenant de la sécurité verte venait de lui tendre. « Tenez, Ser. La Générale avait bien spécifié que vous seriez à présent la seule et unique propriétaire de ces clefs. Nous vous laissons, nous serons dans l’ancienne isba si vous avez besoin. » - Avait-il dit avec un salut militaire Rank plein de raideur et de chagrin rentré. Elle avait franchi le seuil dans la pénombre des volets de bois fermés de la première pièce. Une fois ses yeux ajustés, elle avait découvert ce papier plié sur la table au milieu du salon salle à manger. Après lecture, elle alla ouvrir une fenêtre et poussa sur les battants des volets, laissant entrer un premier flot de lumière estivale dans la pièce.

 « Lieutenant ! » - Cria t’elle en direction des fenêtres de l’autre isba, à une trentaine de mètres.

 « Ser ? » - Demanda le type, apparu en un clin d’œil dans l’embrasure, tel un culbuto.

 « Finissez d’ouvrir ces deux maisons, je vous prie. Nous allons rester quelques jours. »

 « Bien, madame. » - Deux membres de son escorte et deux autres Ranks de l’ancienne équipe de surveillance rapprochée de la Générale Nguyen sortirent sans précipitation et commencèrent à s’affairer autour des bâtiments, tels d’obéissants valets.

 Zoun sortit. « Besoin d’aller m’isoler en marchant !... » - Marmottait-elle intérieurement en prenant le sentier vers la tourbière.

 ……………………………..

 « Trajan Louniecko, Magda la druidesse, devenue Mo, Tsourhna, la « grande » - pendant féminin de ce cher Haskar, tant aimé de moi, pour tous les Chimps Amélios de Mars - son mari Egon, les deux Nguyen, Zdenka Plackova et aussi Issa l’africain, et les deux anciens : Vikrash et Fiona, découvreurs et « inventeurs » du site qui ont formé mon père, le grand Yacine jadis et que j’aurais tant voulu connaître…Mais ma famille n’a jamais appartenu qu’au second cercle. Même si les Cahiers de Yass ont connu un tel succès…Il faut que je me reprenne ! »

 Les pas de la biologiste chauve la portaient de plus en plus profondément à travers les sentes dans les parties les plus intimes de la vaste tourbière, qu’elle ne songeait même pas à regarder, longeant des marais aux flaques boueuses où des bulles crevaient la surface brune du liquide, s’enfonçant à travers des halliers d’épineuses et de chardons. Au détour d’un chemin bordé par de petits talus herbeux, elle tomba nez à nez avec un élan, animal gigantesque s’il en est.

 Incapable de faire un pas de plus, épuisée par cette longue marche empressée, l’esprit obscurci par ses préoccupations entêtantes, Zoun se laissa doucement tomber sur le talus. Un lynx se débusqua sur la gauche du grand ruminant qui tourna le mufle dans sa direction.

 Il ne s’agissait pas d’un de ces Lynx martiens, surgonflés aux implants biotechs, aux yeux avides de prédation, comme ceux de la Cavité 13 de Votam – non – C’était un brave lynx terrien, tout étonné de trouver en ces lieux si hautes compagnies. « Un mâle ! » - Constata la biologiste Ramdzong, les fesses sur l’herbe sèche du talus. L’élan frappa du sabot sur le sol humide, sans hargne, comme ça, pour voir…Le félin recula de quelques pas, puis se ravisa et revint à mi distance s’asseoir en attendant la suite. La chaleur n’était pas étouffante, ni orageuse. Les moustiques semblaient partis en vacances loin d’ici. La respiration de Zoun se faisait plus ample. Les allers et venues erratiques de sa course à travers la nature s’estompaient comme une brume. Elle desserra ses mâchoires et parla à voix douce et basse.

 « Mes amis…Je suis contente que vous soyez ici. » - Murmura t’elle. L’élan balança sa tête incroyablement massive de droite et de gauche, puis la fixa des ses énormes yeux de ruminant. Le lynx, lui, se léchait les coussinets d’une patte avant, le regard en coin.

 « Il me rappelle quelqu’un… » - Pensa Zoun en observant le prudent félin – « Ah oui ! Mon chef de cabinet de la Délégation de Vancouver…il a le même regard… » - Se dit-elle, amusée. Les services de la Délégation Verte étaient prévenus d’assurer l’intérim en son absence pendant encore au moins 15 jours. Elle se frotta le visage et le cuir chevelu à deux mains, ce qui eut pour effet de faire reculer le grand herbivore de quelques pas. « Oui. » - Ajouta t’elle pour elle –même – « C’est cela que je dois faire : Je vais rentrer afin de ne pas prêter le flanc de la communauté verte aux critiques et je vais démissionner au plus tôt de mon poste de Déléguée. Je ne suis pas faite pour cela. Mon avenir immédiat est ici. Je vais me laisser apprivoiser par Terra, ici même, depuis cette petite portion de terre. Jusqu’à ce que j’en sache plus sur la conduite à tenir dans cette drôle de vie ! ». Comme s’il avait senti que ses réflexions avaient reprit une tournure « humaine », le lynx bondit de ses quatre membres sur les sphaignes humides d’un air effrayé, et il détala en un clin d’œil dans les fourrés.

 « Et toi, grand homme ? » - Demanda Zoun au lourd élan à l’encolure immense. Un seul coup de ses bois, le plus léger effleurement d’un de ses sabots aurait suffit à la faire passer de vie à trépas. Elle attendit patiemment qu’il se retourne et elle lança sur ses jarrets un petit morceau de bois trouvé à ses côtés. Bandant les muscles de sa croupe étroite, l’orignal démarra dans un galop magnifique et il disparut sous les frondaisons, à l’autre bout de la prairie humide.

 Se relevant, Zoun Ramdzong s’orienta quelques secondes à l’aide de ses Implants et elle reprit le chemin des isbas.

 

Posté par shaarka à 15:05 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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